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Jean-Christophe Boclé et Anne-Sophie Lancelin, deux générations pour Faits d’hiver

Quand Jean-Christophe Boclé crée …est au-delà, une raison d’être… et Anne-Sophie Lancelin traque Les Transparents, Christophe Martin est un maître des cérémonies qui fait se rencontrer non seulement deux chorégraphes, mais aussi deux générations et deux investigations sur des états de corps évolutifs. Réunies dans une seule soirée Faits d’hiver avec une billetterie unique et une feuille de salle partagée. Par l’orchestration de la soirée Boclé – Lancelin, Christophe Martin souligne ce qu’il avait maintes fois commenté : les deux chorégraphes ont, selon lui, « quelque chose en commun dans la conception de la danse ». Et plus encore : « Eux-mêmes ne savent pas qu'ils ont des choses en commun. C’est mon rôle de les mettre l'un à côté de l'autre », dit le fondateur de Micadanses. On ne lui fera donc pas l’affront de déchirer cette unité de lieu et de plateau – les deux chorégraphes investissaient le même tapis de danse blanc – en scindant notre compte rendu en deux articles distincts.

Tout semble séparer Jean-Christophe Boclé et Anne-Sophie Lancelin, le premier ayant traversé un demi-siècle de danse, la seconde présentant la quatrième création de sa compagnie Euphoria. Après une formation en danse classique et contemporaine, Boclé lia son nom et son corps à la nouvelle danse baroque en cofondant avec Francine Lancelot la compagnie Ris et Danseries. Quant à Anne-Sophie Lancelin, elle était encore gamine quand Boclé fonda, en 1995, la compagnie Ektos. Mais chacun rejoint pour la deuxième fois Christophe Martin et Faits d’hiver.

A aucun moment, Boclé et Lancelin ne se sont concertés pour réagir à la proposition de l’autre. Mais les deux vont effectivement explorer le corps transfiguré, à travers des strates inconnues. Elle, en s’inspirant de René Char et son idée d’êtres transparents, sur le point de disparaître tout en traversant le monde. Boclé, en lançant quatre danseurs comme sur un nuage, dans des états aériens, sereins et libres mais paradoxalement durables. Quelque chose y persiste de l’univers baroque, distillé à travers des décennies de création contemporaine et pourtant justement dans l’état sur lequel se fonde Les Transparents, présence « libertaire et fugitive » selon Anne-Sophie Lancelin qui cité René Char au sujet des « êtres luni-solaires » imaginés par le poète-résistant. Et justement, s’il est question d’êtres qui « joignent le jour à la nuit », le programme de cette soirée partagée n’en fait pas moins. Aucun doute sur la répartition : Il y a Boclé le solaire à la lévitation élégante qui précède les ambiances lunaires chez Lancelin, où les silhouettes se confondent parfois avec leurs ombres. Et pourtant ces Transparents vont aussi passer par des moments où une lumière solaire projette des ombres ciselées sur le sol blanc.

Générations et connexions

Selon Christophe Martin [notre entretien], cette rencontre des générations autour d’un entracte n’est en rien une simple affaire de filiation dans le sens d’une passation d’une génération à une autre : « Pour moi, les filiations se font aujourd'hui dans des façons de penser et de composer la danse, dans le rapport aux interprètes ou à la musique. » Alors, où peuvent se croiser les chemins de Boclé et de Lancelin ? Le grand raffineur d’essences baroques et la jeune chercheuse ès connexions avec l’écriture poétique – elle a publié deux recueils de poèmes – interrogent dans leurs créations respectives les résonances entre écriture chorégraphique et modulation d’états de corps.

Chez Boclé, tout est aérien et en suspension, même le titre. Certes, on ne sait ce qui …est au-delà, une raison d’être…, mais les trois points placés au début et à la fin résonnent telle la mystique d’une poésie, qu’elle soit baroque ou d’avant-garde. Sans parler de la musique très contemporaine d’Orlando Bass, jouée live sur le plateau par trois musiciens (un piano, deux saxophones), écrite en osmose avec la création chorégraphique. Tout s’y construit autour des silences, dans la construction complexe d’un jeu contrapuntique rigoureux et engagé avec la danse, créant un imprenable sentiment de liberté.
 

Quatuors élargis

est au-delà, une raison d’être…  et Les Transparents  sont deux quatuors élargis, le premier par le trio musical, le second par Christine Gérard, chorégraphe historique de la danse française, qui traverse l’étrange univers tellurique d’Anne-Sophie Lancelin et lui confère une stabilité qui ne peut venir que de l’extérieur et d’un trésor d’expériences accumulées. Christine Gérard et Jean-Christophe Boclé avancent en effet sur une même longueur d’ondes, alors qu’ils ne travaillent pas ensemble. La présence de Gérard unifie quelque part une écriture qui varie sa forme à l’infini, dans une série de dialogues intenses avec le sol. A travers divers états de pesanteur, Anne-Sophie Lancelin interroge les possibilités de disparition et d’effacement, dans la fusion avec le sol ou les murs, dans l’obscurité comme dans la lumière et la  puissance de son ombre.

Cette écriture chorégraphique se faufile, se cherche, s’efface…  Ne cessant de se transformer, elle pratique le camouflage, crée des tableaux obscurs ou expressionnistes, donne aux corps une qualité tantôt minérale tantôt fluide, oscillant entre souplesse et mouvements ciselés. Pieds ou poings martèlent le sol (tout le monde étant allongé sur le ventre) ou le buste, quand les danseurs ne sont pas en train de se faire avaler par un infini en fond de scène ou de se fondre l’un dans l’autre. Le paysage musical est tout aussi volatile et contrasté, entre Scarlatti, Xenakis, Grisey, Satie et autres Ligeti.

Utopies corporelles

En cette rencontre des générations, la différence saute à l’œil. Il y a celle qui cherche, face à celui qui a trouvé et peut s’appuyer sur un seul élan, du début à la fin. Rien de plus naturel, au vu de l’endroit où chacun se trouve dans son parcours de chorégraphe. Mais les deux sont bien là pour défendre une écriture qui part du geste, de la cinétique, d’un dialogue avec la gravité, de l’état de corps et de sa transformation, en fouillant une mémoire corporelle enfouie qui peut se transformer en utopie.

Galerie photo © Laurent Paillier

Les résultats se situent pourtant à des endroits opposés : sérénité, lévitation et luminescence pour Boclé, inquiétude, énergie tellurique et effacement pour Lancelin. Aussi cette soirée affirma une recherche chorégraphique à partir de la condition physique de l’humain, pour partir dans deux directions opposées, tel un diptyque au plus près de l’intérêt porté par Christophe Martin au paysage chorégraphique. Et on espère que les deux auront encore leur place dans l’ère post-Martin dans le cadre du festival Faits d’hiver.

Thomas Hahn
Spectacles vus le 29 janvier 2026
Festival Faits d’hiver, Théâtre de la Cité internationale

est au-delà, une raison d’être…  
Conception et chorégraphie Jean-Christophe Boclé
Création musicale Orlando Bass
Interprètes chorégraphiques Aure Barbier, Hugues Rondepierre (en remplacement de Clément Carré), Charles Noyerie, Constance Pidoux
Interprètes musicaux Orlando Bass ou Yumi Otsu – piano, Eudes Bernstein – saxophone alto et clarinette, André Tallon – saxophone ténor
Lumières Saïd Fakhoury

Les Transparents
Chorégraphie Anne-Sophie Lancelin
Interprétation Aurélie Berland, Victor Callens, Christine Gérard, Anne-Sophie Lancelin, Carole Quettier
Musiques György Ligeti, Erik Satie, Salvatore Sciarrino, Domenico Scarlatti et en cours
Création lumière et régie générale Xavier Carré
Costumes Catherine Garnier

 

 

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