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Four Solos et Solos Suite de Cunningham par John Scott Dance et la cie Kashyl

Au musée de l’Orangerie, dans la salle des Nymphéas, La Compagnie John Scott Dance proposait quatre solos tirés de 50 Looks (1989), Changeling (1957), Solo (1975) et RainForest (1968). S’y ajoutait Ashley Chen, interprétant trois solos : Second Hand (1970), Loose Time (2002), Changing Steps (1973).

Moment remarquable et fugace : pas une performance, pas un spectacle, un Event au sens de Cunningham, mais sans Cunningham. Une superbe démonstration, pourtant.
Voilà donc une étrange et captivante proposition pour laquelle, pour en faire la critique, il convient davantage d’expliquer les attendus et les éléments que de décrire l’événement. Une proposition si juste, si bien à sa place au centre d’une œuvre essentielle de l’histoire de la peinture, si fugace et discrète qu’elle répond parfaitement à la pensée qui l’a inspirée, celle de Merce Cunningham (1919-2009). Une proposition que rien ne semble attacher durablement au réel et qui pourtant construit son petit bout d’histoire, voire le remémore.

Galerie photos © Bénédicte Oisel

Pour faire simple (malgré l’excès de pathos ci-dessus, mais c’était vraiment enthousiasmant) : ce lundi de janvier, le musée de l’Orangerie, où sont les Nymphéas de Claude Monet (1840-1926), accueillait dans l’une des deux grandes salles ovales où est installé cet ensemble unique de peinture, une performance de l’Irish Modern Dance Theatre — renommé John Scott Dance en 2016 — qui interprète des œuvres de Cunningham depuis 2014. Donc : Merce Cunningham au milieu des Nymphéas, ces huit compositions de même hauteur mais de longueur très variable (entre 5,99 m et 17 m), pour une surface d’environ 200 m². Monet a travaillé au thème durant trente et un ans, et le présent cycle a surtout été réalisé autour des années 1914. Mais évidemment, Monet n’a pas pensé son œuvre comme décor de Cunningham — et l’inverse non plus — quand bien même une pensée commune traverse les deux artistes. L’œuvre de Monet n’a pas de point central ni de focus, comme celle de Cunningham ; elle joue de l’aléa et de la liberté du spectateur de regarder ce qu’il veut, comme celle de Cunningham ; et, partant, l’œuvre de Monet inaugure quelque chose de la modernité — et Cunningham aussi. Logique parfaite que cette danse découpée dans l’infinité des possibles au milieu de cette peinture comme une fenêtre ouverte sur toutes les peintures possibles : danse et peinture fractales, en ce que le détail vaut pour l’ensemble et inversement. Peinture et danse-monde.

Certes, mais concrètement ? La Compagnie John Scott Dance proposait quatre solos tirés de 50 Looks (1989), Changeling (1957), Solo (1975) et RainForest (1968). S’y ajoutait Ashley Chen, interprétant trois solos : Second Hand (1970), Loose Time (2002), Changing Steps (1973). Le tout ne compose pas, au sens strict, un Event cunninghamien, mais en relève cependant. Pour ces Events, nom que Cunningham utilise à partir du début des années 1960, le chorégraphe reprend des fragments plus ou moins longs de pièces dûment composées et les combine avec d’autres costumes, d’autres orientations, d’autres rythmes… Tout peut changer, et pourtant c’est l’œuvre. L’Event n’aura lieu qu’une fois, mais il est répertorié (à la fin de la vie de Cunningham, on en dénombrait plus de 800). Scott et Chen appliquent donc un principe parfaitement admis par Cunningham, lequel n’avait aucune réticence vis-à-vis de la notion de répertoire. Il y avait toujours des pièces anciennes au programme, autant que des créations récentes. À la question de la transmission aux jeunes générations, il répondait même : « À cent pour cent. Ce qui compte, c’est que d’autres danseurs, d’autres compagnies, puissent s’approprier mes chorégraphies. Il ne s’agit pas de thésauriser des œuvres pour édifier un patrimoine. Il vaut mieux les faire circuler. » Et donc aussi sous forme d’Event.

Galerie photos © Dorothée de Cabissole

Encore faut-il des artistes qui participent de la pensée de Cunningham. En France, nous avions un médiateur historique avec Robert Swinston au CNDC d’Angers, mais nous en avons saccagé l’héritage. En Irlande, la relation entre John Scott et Cunningham relève avant tout d’une filiation artistique plutôt que d’une collaboration. Merce Cunningham a profondément influencé John Scott par sa pensée chorégraphique, sa technique et ses méthodes de travail, même si ce dernier n’a pas été danseur titulaire de la MCDC. Il a bénéficié d’une formation directe et approfondie à cette esthétique, notamment à partir de sa rencontre avec le chorégraphe en 1997. Cette transmission s’est faite par le travail avec d’anciens danseurs de la MCDC, l’étude et la reprise de pièces du répertoire, ainsi que par les liens avec le Cunningham Trust.

Pour Ashley Chen, la filiation est plus directe. Après ses études au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (1994-1999), il intègre la MCDC en 2000 et y travaille quatre ans, participant directement de la fabrication et de la pensée de Cunningham. Et, largement passé quarante ans, il maîtrise encore le sujet.

Virtuosité partagée avec le reste de la distribution; moins « Cunningham canal historique », mais remarquable cependant : François Malbranque, venu du Ballet de Lorraine après le Conservatoire de Paris, vu dans Takemehome de Dimitri Chamblas; Boris Charrion, passé par le CNSMD de Lyon et danseur pour DD Dorvillier, le Collectif A/R et — aussi — Ashley Chen; Magdalena Hylak, Française installée en Irlande, vue dans La Nuée (2024) de Nacera Belaza. Parfaits de sérénité, de précision, de fluidité ; entrant dans l’espace ovale avec une tranquillité concentrée, mettant l’espace en vibration avec le fondu des Nymphéas, découpant un bout de danse dans le monde du geste comme l’œuvre de Monet le fait dans la peinture du monde.
Mais encore ? Cas limite d’une proposition dont il est possible d’expliquer en quoi elle fut exceptionnelle, mais pas de décrire comment.

Phillipe Verrièle
Vu le 19 janvier 2026, Salle des Nymphéas, Musée de l’Orangerie, Paris.

 

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