« Shakuntala » de Kamal Kant et Megha Jagawat
Nous avons découvert avec plaisir le ballet Shakuntala (2024) mis en scène et scénographié par Kamal Kant, chorégraphié par Megha Jagawat, d’après la pièce Abhijñānaśākuntalam (La Reconnaissance de Shakuntalâ) » du poète et dramaturge indien Kâlidâsa. Ce drame en sanskrit est inspiré d’un épisode du Mahābhārata où il est question d’un anneau censé rappeler au roi Dushyanta sa promesse de vie commune avec Shakuntalâ, séduite par lui lors d’une partie de « chasse ».
Pas étonnant que l’on retrouve semblable scène cynégétique au début de l’acte I de Giselle (1841) puisque Théophile Gautier (co-auteur du livret avec Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges), tout comme son collègue Goethe et le compositeur romantique Schubert, connaissait l’œuvre de Kâlidâsa. Gautier décrit comme suit ce passage : « Un village de la Thuringe. On entend au loin des fanfares de chasse. Une troupe de seigneurs et de dames de la cour traverse le village. Bathilde, fatiguée, s’arrête pour se reposer. La chasse est suspendue. » Le poète adapta entièrement la pièce de Kâlidâsa en 1858 – soit tout de même quatorze siècles après sa création. Lucien Petipa, le frère de Marius, se chargea de la chorégraphie. Shakuntalâ devint Sacountala et Dushyanta fut rebaptisé Douchmata. Vers 1886, Camille Claudel réalisa des études en terre cuite et une sculpture intitulées Sakountala, raison pour laquelle le Musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine offrit en primeur le spectacle de Kamal Kant et Megha Jagawat.
Galerie photo © D.R
Le ressort dramatique de la pièce est la séparation des deux amants en raison (ou déraison) d’un mauvais sort jeté à notre héroïne par Durvāsas, un sage (un fakir chez Gautier) un peu soupe au lait qui estime, pour sa part, n’avoir pas été accueilli par elle avec les égards dus à son rang. Dans la fable, comme dans la vie, tout un chacun, un jour, perd quelque chose – un objet (une bague), la tête (la mémoire), ses nerfs. Qu’on se rassure, après l’union et la désunion du couple qui prennent tout de même plusieurs actes (sept dans la v.o., cinq dans la version de Kamal Kant et Megha Jagawat, enrichis de différents tableaux), arrive enfin leur ré-union – avec, qui plus est, leur progéniture, Bharata.
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La danse pratiquée ici est le kathak. Kamal Kant et Megha Jagawat en sont des experts, ayant été formés dès la tendre enfance à cette discipline. Leur compagnie, Triwat, est aussi une école d’où proviennent les danseurs distribués. Ce qui justifie que l’œuvre ait été programmée par la MPAA, la Maison des pratiques artistiques amateurs – amateurs et amatrices, devrait-on dire. Professionnels et non professionnels ont été remarquables et méritent d’être cités (voir distribution)
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Si nous cherchons vraiment la petite bête, nous regretterons que la musique n’ait pas été jouée "live", qu’un solo de danse masculine ait un peu grossi les gestes pour faire « contemporain » et que les grelots (ghungroo) ornant les chevilles n’aient pas été exploités. Rien à ergoter, en revanche, question mélange des genres, fusion du 7e Art avec celui de Terpsichore (Bollywood et kathak faisant bon ménage), association d’éléments issus d’autres sources comme le duo de danse serpentine tout en symétrie, usage de mudras, commun avec des danses indiennes comme le Bharata Natyam, l’Odissi, le Mohiniattam et le Kuchipudi, recours à la pantomime et aux prouesses gymniques que réclame le kathak – pirouettes, virevoltes, déhanchements, gestes codifiés en général et sourires de ces dames en particulier.
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Au finale, les joutes verbales et rythmiques (bols) entre danseur sur scène et percussionniste hors champ, marquées d’onomatopées lettristes produisent leur effet. La chorégraphie, la mise en scène, la vidéo situant l’action, les lumières, les décors, les costumes chamarrés et leurs changements incessants, les qualités artistiques de la troupe ont subjugué près d’une heure et demie petits et grands réunis en nombre un dimanche après-midi.
Nicolas Villodre
Vu le 11 janvier 2026 à la MPAA de Saint-Germain-des-Prés.
www.triwat.org
Distribution
Mise en scène et scénographie : Kamal Kant
Chorégraphie : Megha Jagawat
Danseurs.euses : Prachi Ghera, Kaushal Ranasinghe, Megha Jagawat, Meher Kriti Nigam, Jessica Komguen, Malika Rahane, Swara Singh Panwar, Julia Allary, Ines Sanches Seita, Inna Hamidouche Pereverzieva, Varsha Prabhakaran, Dhvani Solanki, Ambrine Kheroua, Pradeep Udaya, Kavindu Gayantha Perera, Ruturaj Raut, Chintan Pandya, Goparaj Kozhukunath Gopalakrishnan, Suresh Udayanga, Dipin Christopher.
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