ZOA 2019 : Thi-Mai Nguyen et Laura Simi

La 8e édition de ZOA - Zone d’Occupation Artistiquea été entièrement dédiée aux femmes. Mémoire et engagement. 

A l’automne, l’enchaînement des festivals de danse contemporaine à Paris est assez étonnant. Dans leur solidarité, dans leur soutien aux artistes émergents et leur engagement pour la liberté de créer. Le Festival d’Automne n’y est pour rien, par ailleurs. C’est dans l’angle mort de cette machine surpuissante que l’on fait des découvertes étonnantes et qu’on constate qu’il existe à Paname un vrai tissu de lieux et d’initiatives, portées par des individus passionnés. 

On s’en rend compte quand on va à l’ouverture de ZOA, le festival fondé et dirigé par Sabrina Weldman, qui marqua en même temps la dernière soirée du festival Avis de Turbulences, lié au théâtre de L’Etoile du Nord par la personne de Jean-François Munnier (par ailleurs également l’inventeur du festival Concordan(s)e). On en est convaincu quand on va à la dernière soirée de ZOA, au Studio Le Regard du Cygne, où débuta en même temps le festival Signes d’Automne, sous l’égide de la chorégraphe Christina Towle. Cet enchaînement artistique ressemble à une chaîne humaine, où on se rassemble pour dire stop à toutes sortes de pertes de valeurs.

Etna de Thi Mai Nguyen

Les deux chorégraphes interprètes faisant l’ouverture et la clôture de ZOA incarnaient au mieux cet esprit. Travaillant sur la question de l’isolement à partir de sources authentiques, Thi-Mai Nguyen et Laura Simi lient la mémoire personnelle à la résistance aux conditions de vie et à l’isolement. Nguyen a dansé dans les créations de Wim Vandekeybus, James Thierrée et Michèle-Anne de Mey. Son solo Etna, à la fois métaphorique et concret, est nourri de recherches sur le terrain, auprès de femmes SDF, prisonnières de leur condition. 

Nguyen incarne ici l’une d’entre elles ou peut-être leur synthèse. Etna, donc. Un petit bout de femme assez étonnant, apparemment fragile mais sacrément combative et même assez éruptive, comme son nom l’indique. Vêtue de haillons tel un personnage de théâtre, vivant entre ses cartons et son sac Tati, elle éructe, apostrophe la salle ou s’adresse à des spectateurs individuels en descendant du plateau. 

La difficulté est alors de sortir de cette condition documentaire. Les grandes écuries chorégraphiques flamandes, de Platel à Vandekeybus et autres Peeping Tom, ont toujours réussi à surpasser la dimension sociale. Pour Nguyen, il est bien plus difficile de s’en libérer. L’extroversion ne l’aide pas, même si on comprend tout à fait qu’elle soit tentée d’augmenter son propre volume vocal et de s’adresser au public. Mais puisque nous vivons ces situations quotidiennement et que ces impressions nous poursuivent sans cesse, la comparaison avec le réel se fait, inéluctablement, et elle révèle tout le côté artificiel d’une situation théâtrale. 

Etna résume les souvenirs de ce que la chorégraphe a vécu au cours de ses recherches, lesquelles devaient en fait déboucher sur un film  documentaire. Le film ne s’est jamais fait, il a été remplacé par le solo scénique. Où l’interprète amène son personnage à partager les échos de sa vie d’avant la chute. Elle se retire alors dans un espace intérieur, écoute ses souvenirs sonores, la voix de son enfant, ses rêves intimes. Rêves de douceur, de délicatesse, d’amour… Ce sont ses rêves, ces souvenirs de rêves et de jeunesse qui sont les véritables SDF dans cette histoire.  

Malgré cela, on aimerait comprendre comment Etna a pu être désigné par la critique belge comme meilleur spectacle de danse 2018/19. Connaissant la vitalité et la qualité des chorégraphes et des compagnies belges, voyant à quel point Etna marque un retour à la danse des années 1990, on reste dubitatif, même si Thi-Mai Nguyen est indéniablement une interprète hors pair et engagée de tout son être, pourvue d’une grande force scénique. Ses élans, ses roulades, ses torsions épousent la révolte intérieure et la violence du quotidien. Mais ce sont des redites chorégraphiques, sur le fond et sur la forme. 

Fenomeno de Laura Simi

Laura Simi propose une façon radicalement différente de travailler sur les souvenirs. L’ancienne interprète de Fattoumi Lamoureux, Brigitte Asselineau et autres Santiago Sempere revient ici sur sa jeunesse en Italie, les années de plomb, les manifestations, le rêve communiste, remontant jusqu’à la joie enfantine quand  l’école reste fermée et les cours sautent, suite à une alerte à la bombe… Laura Simi traverse ses bribes de souvenirs dans un paysage scénique fait de fils, de haut-parleurs, de microphones et de barres LED.  

Comme Etna,  ce projet aussi a pris un virage non prévu. La chorégraphe et son compositeur Perig Villerbu sont partis de la relation intime de Simi à tout phénomène acoustique. « En tant que personne malentendante je me suis toujours posé des questions par rapport à ce handicap/protection et sur la façon dont il a influencé ma vie et ma danse », dit-elle. Émanation de ces questionnements, le son devient ici un paysage concret, et en même temps abstrait. Il crée un lien tactile avec Simi qui ne cesse de réorganiser ce soundscape, ce paysage sonore et matériel en même temps. La composition intimiste de Villerbu gagne même l’espace du public, quand Simi confie les haut-parleurs mobiles aux spectateurs. 

Ensuite s’est produit ce qui donne auourd’hui à ce solo sa dimension temporelle, quand Simi retrouva ses propres journaux intimes, la mémoire de sa jeunesse. La mère de Simi avait conservé les journaux intimes de sa fille, qu’elle lui a remis lors d’une visite de Laura dans la maison de son enfance. Et elle décida de les inclure dans la matière de Fenomeno., en écho aux sons de musiques traditionnelles, de manifestations, du labeur des classes populaires et agricoles… Le corps de Simi ne cesse de traverser ce paysage de la mémoire des années 1970. 

En grec, « phenomeno » signifie « je parais », rappelle-t-elle. Quand la chorégraphe-interprète fait virevolter ses mains, quand elle module la cadence de ses pas et de ses gestes pendulaires, quand ses bras forment des arcs, quand elle se courbe ou sautille pour se libérer, elle semble transformer l’espace et courber le temps. Chaque dimension atteint et transmet la vérité intérieure de Simi, au point que le son, le temps et l’espace ne font plus qu’un. 

Les fils bleus et rouges qui transmettent le son s’affichent comme  l’incarnation de ces liens et quand Simi y passe ses mains, d’étranges phénomènes sonores se produisent. Crée au Studio Le Regard du Cygne, dans le cadre de ZOA et Signes d’Automne, Fenomenoa a ce don de lier une histoire personnelle à la grande histoire, en laissant toute sa place à une recherche filigrane sur la relation entre des univers sonore, plastique, visuel et gestuel. 

Thomas Hahn

Spectacles vus le 22 octobre 2019 à L’Etoile du Nord (festivals ZOA et Avis de Turbulences) pour Etna et au Studio Le Regard du Cygne (festivals ZOA et Signes d’Automne) pour Fenomeno.

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