« Un/Dress Moving Painting » de Masako Matsushita

Dans des conditions assez éloignées de celles du théâtre, cette pièce d'une artiste proche des arts plastiques, se révèle un très apaisant moment de glorification d'une certaine esthétique du vêtement… Mais passant paradoxalement par une contestation du même vêtement.

Sur le tapis blanc serré dans le dispositif bi-frontal courent deux séries de bandes de tissu noir strictement parallèles harmonieusement pliées en accordéons à leurs bouts : l'espace scénique en devient un immense code barre, s'il n'y avait, en bas à jardin, pour peu que l'on se soit installé sur les sièges précisément de ce côté, un ligne faite de petits tas de tissus colorés, ponctuation de dentelles et de fantaisie dans cet environnement abstracto-mathématique et monochrome. Du Buren en version austère, égayé ponctuellement par un étalage de ce qu'il se confirmera être quelques frivolités de lingerie. Tout cela s'annonce fort conceptuel.

Elle entre, demi-nue, cachant ses seins de ses mains. Au noir, elle s'est agenouillée au bout de la ligne de petits tas de dentelles soigneusement arrangés et, d'une avancée dodelinante, sur les genoux et très rythmé, elle avance résolument vers le premier des amas qu'elle déplie sans s'arrêter d'avancer du même dandinement irrésistible : c'est bien un soutien-gorge dont elle se revêt, quoi qu'ironiquement puisque il ne maintient pas les seins mais sert de ceinture… Et s'avançant toujours, elle réitère la manœuvre jusqu'à se constituer un genre de faux-cul froufroutant et dérisoire, désamorçant toute lecture sensuelle par l'ironie et la répétition – près d'une vingtaine de fois – du même schéma d'habillage. Se relevant, elle entreprend, avec le même systématisme répétitif, là encore près d'une vingtaine de fois, de baisser une à une ses culottes superposées qui s'échelonnant sur ses chevilles jusqu'au haut des cuisses forment autant d'entraves.

Le message conceptuel s'affirme et voilà donc la Femme prisonnière de ces symboles de l'asservissement social dans une image sexualisée par… Chacun complètera le propos, il est à la mode, mais ne fait que décliner l'esprit des pièces d'habillage-déshabillage dont la Judson Church a donné quelques exemples majeurs, à commencer par la première partie du Parades and Changes (1964) d'Anna Halprin ou, moins célèbre, de Flat (1964) de Steve Paxton que Baryschnikov avait repris dans son fameux programme Past Forward (2000). En somme, un topique classique de la contestation.  

Mais ce « Un/Dress » comporte aussi une partie « Moving Painting »… A savoir que s'étant dévêtue comme on se libère, elle franchit les hachures noires du sol et, dans un silence que trouble à peine quelques sons (eau ?) la voilà se drapant des longues laizes anthracite comme autant de traînes d'une mariée en noir. Elle s'en couchera sous la lumière rasante, bras écartés, comme crucifiée. Mais se relève, prévenant ainsi toute lecture excessivement mystique, se pare des autres bandes, s'en déprend et sort nue… Quelque chose d'une œuvre d'art réalisée par l'abandon des contraintes sociales, donc…

L'esprit grincheux qui préside à ces commentaires ne manquera donc pas de souligner une contradiction : n'est-il pas étrange de prétendre dénoncer une instrumentalisation du corps féminin par le vêtement le plus sexualisé qui soit – la lingerie – et, partant, contester l'injonction de la mode en requérant à la réification de ce même corps par le nu ? N'est-ce pas assigner une fonction purement décorative à la femme au motif qu'elle est plus « esthétique » ? Et la preuve de cette dérive : la conceptrice de la pièce n'en est pas l'interprète, ayant donc choisi de mettre nue une autre pour critiquer l'exploitation esthétique féminine…

Pas si simple cependant. D'abord, parce que depuis Frédéric Séguette dans le Shirtologie (1997) de Jérôme Bel, nous savons qu'il n'est pas si simple de se dévêtir et que l'habit outre qu'il fait le moine, ne se défait pas sans une certaine maîtrise : il faut, paradoxalement dans ce qui semble si peu dansé, une artiste maîtrisant la gestuelle. Donc le choix d'une interprète se défend et d'autant que – et ce n'est pas mentionné au programme de salle – Masako Matsushita qui intialement devait l’interpréter n'a pu le faire pour des raisons personnelles impératives. Donc deuxième bonne raison. Mais encore, si cette pièce joue de l'aspect sexué du vêtement, elle dit aussi ce que le jeu des lignes et des couleurs du tissu sur le corps peut créer de sérénité, d'apaisement et, quoique le mot dans le contexte esthétique actuel puisse passer pour une grossièreté sans nom, de beauté.

Et ce n'est pas la chorégraphe Masako Matsushita qui crée celle d'Elena Sgarbossa pas plus que la force sereine et la parfaite retenue de cette dernière. La pièce témoigne qu'en plus du rôle social que marque le vêtement, le corps possède une réalité et que celle-ci peut donner accès à une sérénité. Alors, s'en réjouir !

Philippe  Verrièle

Vu le 27 mai à la Dynamo de Banlieue Bleue, à Pantin, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.

 

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