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« Storm » d'Emilio Calcagno par le Ballet de l'opéra d'Avignon

Avis de tempête semble annoncer ce Storm… La première création d'Emilio Calcagno pour le ballet d'Avignon qu'il dirige désormais peut se lire comme la métaphore d'un ballet qu'un grand coup de vent déstabilise et agite. Avec une perspective d'avenir en forme de tempête assumée. 

Une ancienne tradition voulait que l’on ne rende pas la justice à Vienne par temps de fœhn. Les magistrats de la capitale de l’empire Austro-Hongrois tenaient que ce vent puissant et chaud ne permettait pas de sereins débats. Cette manière d'hystérie collective et venteuse tient une place prépondérante dans Storm, première création pour le ballet d’Avignon de son nouveau patron, Emilio Calcagno.

Soit, donc, un corps social donné : au hasard ces danseurs qui dans l’ombre du plateau, derrière l’éclairage monté sur perches alternant avec de gros ventilateurs enfermés dans leur cage métallique, se profilent puis lentement, avec une gravité sensible, pénètrent sur scène. Un peu errants, presque incertains, ils se répandent lentement, organisent l'espace et finissent par constituer une ligne tandis que monte la lumière et la musique. La ligne de chorus, face public, disposition à partir de laquelle se développe un show, matérialise ce corps social si particulier dit « de ballet ». Chacun est vêtu d'une tenue toute de broderie et de volants (félicitations à l'atelier de costume de l'opéra d'Avignon qui témoigne au passage de sa capacité à travailler dans tous les genres); il y en a même un qui arbore une fraise autour du cou. Mais aussi des jeans et quelques chemises flottantes et même un corset serré avec des mitaines de cuir : tout ce que les rôles peuvent exiger de harnachement pour signifier les personnages de quelques actions théâtrales muettes… mais de ballet néanmoins, puisqu’ils marquent les diagonales, font la ronde et défilent. D'abord avec une componction de hiérophantes graves et vaguement constipés (marche raide, comme ternaire tout à fait empruntée) puis, après une bascule d'éclairage et la montée du son, dans l'agitation, les courses et les sauts. 

Insidieusement le vent a commencé à souffler sur le plateau sur lequel, entre la fête disco organisée et le chorus line débridé aux effets de port de bras en canon parfaitement réglés, le ballet vit sa vie. Tout reste encore ordonné et les interprètes vont, un à un, sortir ; les garçons se changeant à vue et les filles en coulisses. Celles-ci pour revenir au comble du contrôle, sur pointes et corsetées, portant des perruques improbables. Les changements de costumes s'accélèrent et les femmes affrontent les hommes avec des bâtons. La vie s'insinue dans le théâtre quand les couples se forment et un peu de vent continue à faire voler quelques jupes et chemises légères. Resté seul sous une douche lumineuse, Joffray Gonzalez affirme qu'il « aime sauter » et rejoue la fameuse scène de Dominique Mercy dans Nelken mais paradoxalement car là où le danseur du Tanztheater Wuppertal rappelait qu'il pouvait aussidanser du « classique », celui qui le cite ici, semble, avec les comparses qui l'ont rejoint, exiger sa dose d'entrechats six pour exister. Le vent monte encore de force. Dans ce qui commence à faire tempête les arabesques tremblent un peu, les dégagés fragilisés manquent d'assurance. Le ballet craque. « Prudence, prends garde à ton jupon ! » aurait ajouté Brassens à l'adresse de ces danseurs que les pans de costumes soulevés par les tourbillons déroutent parfois. 

Galerie photo © Mickaël & Cédric Studio Delestrade

Dans un petit roman, Le Vent de nulle part, James Ballard imaginait l'humanité confrontée à un maelstrom qui augmentait de 8 km par heure jusqu'à atteindre 800km/h et jeter à bas avec les bâtiments tous les fondements de la société. Petite variation dans la série des apocalypses qu'envisagea le romancier, mais utile métaphore pour souligner combien ce vent sans pose ni raison dissout l'ordonnancement et l'organisation. 

Il est maintenant furieux et le mouvement s'y confronte puissamment et, les légers tissus blancs des chemises et des pantalons comme d'organdi flottent et collent aux corps, les dénudent, les révèlent tout en les cachant. Les danseurs reprennent la variation de la fête agitée du début mais balayée cette fois de rafales et de nuées ; ce n'est pas un vent de folie mais la folie du vent qui accompagne et trouble les alignements de grandes envolées. Les visages ont changé et on peut regretter que la compagnie ne s'engage pas plus franchement dans ce mouvement troublé. Les danseurs, encore peu accoutumés à ce type de proposition, reprennent scrupuleusement à l'identique alors que l'état des corps devrait répondre à l'excitation des bourrasques… Si tout demeure un peu trop bien rangé, au moins les expressions des visages témoignent qu'un certain air, au moins, agite les esprits.

Curieusement, ce Storm qui semble évoquer quelques coups de vent à venir pour une compagnie offerte à un courant d'air frais, a connu les vicissitudes des tempêtes, sanitaires en l'occurrence. Prévue pour décembre, la pièce fût reportée et arrive donc à la fois très maîtrisée (elle est dans les jambes depuis deux mois) et toujours fragile. L'un des danseurs, blessé au dernier moment, remplacé au pied levé (coup de chapeau à Paul Gouven pour la performance), un rôle masculin restant à pourvoir…  Alors, tandis que le vent s'est calmé, le ballet tout entier s'est serré les uns contre les autres. A Cour, dans la lumière qui descend, une femme, superbe et seule à arborer une tenue noire, fait face au dernier ventilateur dans la lumière résiduelle. Elle ressemble à l'une des danseuses de l'Isola (2020), la dernière pièce d'Emilio Calcagno. Elle est splendide, ne se cache pas, assume face au vent… Comme la promesse que dans la tourmente, elle saura faire face. Ce qui s'appelle, pour la compagnie toute entière, un message…

Philippe Verrièle 

Vu à L'Autre Scène, Vedène, le 20 février 2022

 
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