« sspeciess » de Daniel Linehan

Partant de l’idée de nos jours très en vogue d’une interconnexion globale entre hommes et phénomènes naturels lancée, entre autres, par l’écologiste Timothy Morton, Daniel Linehan nous propose une pièce dépouillée, sans doute plus austère qu’à l’accoutumée, qui renoue avec la danse stellaire indienne et, à certains égards, avec l’eurythmie de l’anthroposophe Rudolf Steiner.

Nous en étions resté avec l’incursion Dada d’un quatuor constitué du chorégraphe et, déjà, de la remarquable Anneleen Keppens et de l’efficace Victor Pérez Armero, dans dbddbb, une pièce virtuose vue il y a quatre ans à Pompidou. La petite colonie, renforcée au théâtre de la Cité U, par les excellents Louise Tanoto et Gorka Gurrutxaga Arruti, après une lente mise en train, s’est livrée à une démonstration ininterrompue de mouvements purs, une bonne heure durant.

À peine entrés sur scène, les danseurs désertent le plateau pour s’échapper des deux côtés des gradins. Tout eût pu en rester là, si l’heure avait été à la provocation avant-gardiste. Mais, au bout d’un laps de temps et d’une extinction des feux de ladite Galerie du théâtre, ils réapparaissent pour ne plus quitter la place. La scénographie de 88888 est élémentaire, à base de structures tubulaires, certaines auto-éclairées par des néons ou des leds, mimant des portes ouvertes ou fermées, selon la formule de Musset, des barres de studio de danse et d’autres asymétriques, comme certains agrès de gymnastique, voire des monuments constructivistes à la Tatlin célébrant une Internationale à venir.

Galerie photo © Laurent Philippe

Ci et là, sans façon, ont été jetés à terre des vestiges et des éléments vestimentaires de la civilisation qui est la nôtre : des bûches, des bâches, des couvertures de survie, des coupons plastiques, des vestes et des survêts, des cônes de chantier en cours, des livres, dont ceux de la bibliographie insérée dans le programme : Being Ecological (2018) de Timothy Morton, The Sixth Extinction (2014) d’Elizabeth Kolbert, How to Do Nothing (2019) de Jenny Odell, How to Change Your Mind (2018) de Michael Pollan, etc.

Certains extraits sont cités de mémoire par la bonne comédienne qu’est aussi Anneleen Keppens, son partenaire Gorka Gurrutxaga Arruti lui faisant écho. Ces références à des ouvrages anglo-saxons ne sauraient effacer celles d’œuvres chorégraphiques – on pense, par exemple, au tout début de la pièce, au ballet néoclassique de Jean Babilée, Balance à trois(1955) ainsi qu’à Life(1979) de Béjart pour ce même Babilée et, pour le final avec des élastiques suggérant de nouvelles perspectives, aux Liens (1957) de Janine Charrat ou à Tensile Involvement (1955) d’Alwin Nikolais.

Galerie photo © Laurent Philippe

Le chorégraphe passe donc à un nouveau stade, moins spectaculaire ou immédiatement plaisant à l’œil. Il abandonne une partie de ses attributions ou précédentes prérogatives à d’autres, que ce soit la partie vocale (extraits plus ou moins poétiques provenant des penseurs écolos déjà mentionnés) ou la composition musicale, ici confiée à Michael Schmid. Mais la beauté plastique d’ensemble, les compositions biomorphiques, au sens d’un Jean Arp, la qualité de mouvement du quintette, l’abstraction suscitée par un argument et une dramaturgie extrinsèques, valent à elles seules le déplacement.

Nicolas Villodre

Vu le 6 février 2020 au théâtre de la Cité internationale dans le cadre de Faits d’hiver

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