« République zombie » de Nina Santes

J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambours, danse, danse, danse, danse ! (Rimbaud, Mauvais sang Une saison en enfer)

Certes, ce n’est pas de la danse, ne serait-ce que par la longueur de la pièce, d’une heure trente, inhabituelle dans le contemporain tout au moins. Plutôt du théâtre. Du théâtre musical. Pourtant, par un miracle qu’on ne saurait expliquer, cela fonctionne, le public ou plutôt l’audience se laisse prendre, tend l’oreille, reste captivé tout le long de l’écoulement, se prête même au jeu dans la deuxième partie de la chose, acceptant de figurer gratos parmi le trio d’histrions, Soa de Muse, Betty Tchomanga et Nina Santes herself.

Santería

Le titre de la pièce se réfère au livre de Mischa Berlinski, République Zombies (2007) qui traite d’un « cas zombie », en l’occurrence celui d’une jeune femme disparue, errant entre le monde des morts et celui des vivants, pire que morte : « aliénée socialement ». Nina Santes rapproche cette affaire d’un fait biographique : la disparition de sa sœur en 2016 et sa métamorphose en « revenante », près d’un an et demi plus tard. Il est probable que ce point de départ n’apparaisse pas clairement au spectateur, dans la mesure où l’opus n’est, selon nous, ni narratif, ni explicite. Tout un chacun ayant en tête, pour ce qui est du ou des zombies, des films qui les ont immortalisés, de White Zombie (1932) de Victor Halperin à The Dead Don’t Die (2019) de Jim Jarmusch, en passant par Vaudou (1943) de Jacques Tourneur (dont le titre américain est I Walked with a Zombie), La Nuit des morts-vivants(1968) et… Zombie (1978) du maître de ce qui est devenu un genre, George A. Romero.

Ce n’est pas le « cas zombie », objet d’une malédiction vaudou qui intéresse manifestement Nina Santes mais plutôt, l’« état zombie, au sens d’un engourdissement du temps, des corps, du monde » qu’elle traduit en images saisissantes, en lumières expressives, en blancheur éblouissante, en tableaux vivants gelés en leur mouvement comme des natures mortes. Des natures mortes-vivantes. Sans oublier la qualité première de l’ouvrage : le travail sur le son. L’auteure s’est non seulement entourée de trois conseillers en « recherche vocale » méritant d’être mentionnés, Jean-Baptiste Veyret Logerias, Roberto Moura et Emilie Domergue, mais elle a mis en valeur un nouveau petit métier faisant son entrée dans le mundillo de la danse, celui d’« oreille extérieure », dans le cas qui nous occupe, Rowan Sawday.

Galerie photo © Laurent Philippe

Trans(e)

Issue, nous dit-on, du domaine et/ou du milieu de la marionnette, Nina Santes conserve de l’art de la manipulation la gestuelle délicate et précise. Le début de la pièce relève de l’exploit ventriloque, puisque, bouche bée, les trois interprètes parviennent à moduler leur chant, leurs vocalises, leur chœur, à une justesse tonale remarquable, en parfait unisson, à la puissance idéale. Dans cette partie sevrée de parole articulée et aussi de geste, le chant touche malgré tout. La sono se fait oublier, gage de son efficace. Cette introduction rappelle l’époque, proche et lointaine, où nombre de chorégraphes contemporains s’entichaient de grotesque et de gothiques gargouilles. Subtilement, à ces grimaces d’antan, Nina Santes ajoute des roulements d’yeux de traditions plus éloignées encore, inspirées sans doute du Bharata natyam.

République zombie doit sa réussite à des interprètes hors pair qui gardent en haleine le public. Ces personnalités qui n’ont nul besoin de briller par des gestes virtuoses, des tirades sues par cœur, des routines longuement répétées. À cet égard, les fers fixés aux semelles des baskets, des sandales et des bottes n’ont que peu été exploitées. On est loin ici de la démo de claquettes quoique le trio fasse usage d’un nouveau type de crotales ou de castagnettes, sorte de coup de poing américain en aluminium, un instrument de percussion qui souligne le tempo dans les parties de frénésie proches de la transe. Soa de Muse anime au micro ce finale endiablé où se confondent forme et informe – la boue, symbole biblique, adamique, entre alors en ce jeu enfantin. Tout finit par une chanson, Mad World (1982) de Roland Ozabal qui fait un peu penser à The Sound of Silence (1964) de Paul Simon.

Nicolas Villodre

Vu le 9 avril 2021 à l’Atelier de Paris.

 
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