Quand les hommes dansent contre la violence

Adi Boutrous et Youness Aboulakoul mènent une réflexion chorégraphique sur la violence émanant du principe masculin. Y a-t-il un lien avec leurs patronymes ? 

Évacuer la violence par la danse, danser contre la violence, est-ce possible, sans tomber dans les platitudes, le kitsch, le convenu, le bien-pensant, sans pousser pathétiquement un cri pour la paix à trois sous, sans étaler le politiquement correct de la culpabilité masculine ? Une pièce de danse peut-elle aujourd’hui encore avoir un impact sur la condition du spectateur, peut-elle réellement faire évoluer les consciences ? On a du mal à y croire, et pourtant on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise, voire de deux en un seul mois. Ce qui est beaucoup ! On a donc pu rencontrer deux démarches identifiables comme étant à même de parler de non-violence sans tomber dans l’écueil de la bonne conscience ou de l’image d’Épinal : un solo de Youness Aboulakoul (Maroc) et un quatuor d’Adi Boutrous (Israël, mais…).

A l’origine, iI devait ici être question de chorégraphes arabes créant des pièces prenant position contre la violence. Mais le doute s’est installé, immédiatement. Qu’est-ce à dire, chorégraphe « arabe » ? Youness Aboulakoul vient du Maroc, mais il vit en France et a travaillé avec Christian Rizzo, Olivier Dubois, Bernardo Montet et tant d’autres qui ne l’ont évidemment pas engagé en raison de ses origines, mais pour ses qualités d’artiste chorégraphique universel et cosmopolite. Et l’identité culturelle d’Adi Boutrous est une millefeuille des plus complexes. Les deux créations en question se définissent avant tout par la nécessité de créer un espace de survie. 

Un monde merveilleux ? 

En octobre 2020, les Rencontres Chorégraphiques (reportées en raison des mesures sanitaires) ont présenté Today is a beautiful day d’Aboulakoul [lire notre critique] qui dit à propos de ce solo, en expliquant le sens du titre, que sa façon de garder espoir dans la vie est de se dire chaque matin qu’il va enfin avoir le plaisir de passer une journée sans entendre parler de la guerre, sans vivre une ou plusieurs formes de violence. Qu’est-ce d’autre qu’un jeu beckettien à recommencer tous les jours ? C'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir… Ou pas. 

Pas étonnant alors qu’Aboulakoul adopte une attitude parfois donquichottesque quand il enfile des bols en inox sur la tête ou sur le corps, bols qui lui servent d’armure ou saladiers inversés pour recueillir de la farine. En arborant des qualités cinétiques extraordinaires, Aboulakoul se transforme en automate et en guerrier, affrontant un adversaire imaginaire dans un monde déshumanisé. Jusqu’à se trouver sur le dos, au sol, comme pour une sépulture sous les demi-sphères métalliques. 

Mais alors, en ce monde, a-t-on encore le droit de rêver ? Un nuage de poussière blanchâtre est traversé par « What a wonderful world », vieille rengaine bucolique et désuète de Louis Armstrong, et c’est la fête. Car le nuage est fait de farine, et puis arrive… un gâteau ! Les stèles métalliques qui ont exercé leur force rigide sur l’univers mental du guerrier s’allument en rouge.

Ce kitch bien assumé fait passer le message avec autodérision : Seule la force de notre imagination peut venir à bout de la violence. Le rituel volontairement naïf donne la force nécessaire pour se lever le lendemain matin, avec le même espoir, forcément déçu au cours de la journée. Mais garder cet espoir vivant est une nécessité. 

La non-violence comme principe actif

Quelques jours plus tôt, Adi Boutrous avait présenté sa nouvelle pièce One more thing  au Théâtre des Abbesses, un quatuor masculin qui traite de la non-violence. Boutrous est certes d’origine arabe mais il est issu d’une famille chrétienne et son passeport est israélien ! C’est dire que son esprit et son corps sont habitués à un exercice d’équilibrisme entre des cultures qui s’affrontent au quotidien, dans un pays - Israël - où les tensions sont tenaces. 

Quatre hommes, lancés dans un rite musical et circulaire, accordent leurs pas et leurs énergies, se délestent de leurs tensions intérieures et extérieures et de leurs résistances. On aurait pensé que le calme, l’harmonie, la décélération ou un état du corps mou et ouateux devraient déboucher sur un état d’ennui chez le spectateur. Mais c’est l’inverse qui se produit. L’écoute et l’attention mutuelles sont palpables et créent leurs propres dynamiques. 

Galerie photo © Ariel Tagar

La solidarité entre tous n’a ici rien de banal ou de galvaudé. Énergie dynamique et inertie, un corps raide et un corps relâché, se conjuguent, se traversent, se soutiennent l’un l’autre. Portés, unissons et autres rencontres entre les quatre interprètes  réalisent des possibles que des corps toniques ne sauraient même pas imaginer. Un autre écueil en une telle pièce serait l’érotisme. Boutrous n’en admet qu’une éventualité, pour baser toute la pièce sur la tendresse pure, sur l’attention et l’entraide. Sans désexualiser. Un paradoxe, mais réussi. Les quatre restent des hommes. Nul besoin d’y voir des anges. 

C’est une des choses les plus difficiles, des plus complexes que de réaliser une pièce de danse qui parle d’absence de tension ou de conflit et de tenir ceux qui regardent en haleine. Avec une aisance stupéfiante, Boutrous et ses trois acolytes ont réussi à déclencher, côté salle, une empathie passionnée, portée par l’énorme surprise de voir quatre hommes dans une danse apaisée, créant par leur écoute mutuelle et leur ouverture une sensation de liberté insoupçonnée. 

 

Adi Boutrous réussit une démonstration : La masculinité stéréotype est une vieille peau dont les hommes se débarrasseront avec bonheur, s’ils ont la force d’un tel acte de résistance qui n’est passif que d’apparence. En vérité, c’est un art. One more thingse positionne comme une expérience in vivo, un laboratoire des relations sociales qui a le potentiel de nourrir la réflexion sociétale. Il semble que la danse, quand elle engage une recherche liée au réel, ait encore son mot à dire en ce monde. 

Thomas Hahn

Adi Boutrous, One more thing : Paris, Théâtre des Abbesses, le 9 octobre 2020

Youness Aboulakoul, Today is a beautiful day,Montreuil, Théâtre Berthelot, le 21 octobre 2020

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