« Quand j’ai vu mon ombre vaciller » de Mélanie Perrier

Aux Hivernales d’Avignon, cette Médiation chorégraphique signée Mélanie Perrier est sortie de l’ombre sans vaciller.

Artiste visuelle et performeuse devenue chorégraphe à partir de 2009, Mélanie Perrier appelle sa compagnie 2 minimum. Contrairement à la plupart des compagnies, le nom définit ici un concept très précis que la chorégraphe explique en ces termes: « Chaque création s’inscrit dans une recherche autour de la mise en relation de deux personnes et du duo en particulier, là où le trio possède une personne en trop et le solo une personne qui manque. » Il est donc plutôt étonnant de constater que sa nouvelle création, Quand j’ai vu mon ombre vaciller, est une Médiation chorégraphique pour un trio féminin et un violoncelle.

1 + 1 + 1  =  4 ( ou 2 ? )

Encore faut-il définir ce qu’est un trio. Une personne et son ombre, est-ce que ça fait deux ? Quand un intense brouillard ne cesse de faire disparaître et apparaître les individus, le compte solo/duo/trio est-il encore pertinent ? Quand trois personnes, au fond, ne forment qu’une seule, face à une entité abstraite et mythologique, avons-nous à faire à un duo, un trio ou un quatuor ? Et le brouillard n’est-il pas ici un personnage à part entière ? Sans oublier le violoncelliste Gaspar Claus qui interprète sa propre composition, certes en marge mais toujours en dialogue entre les trois danseuses.

Dans la danse, nous avons l’habitude de compter les interprètes, et les danseurs de compter leurs pas. Et personne n’est comptable de s’en excuser. Sauf que l’enjeu réel est ailleurs, dans la relation entre, dans un espace qui se soustrait à tout comptage. Quand Marie Barbottin, Julie Guibert et Laurie Giordano sont réunies en cercle, face à une couverture de  survie suspendue, elles deviennent en effet une seule personne, face à une absence ou une entité qui dépasse l’entendement humain. Mais cette fusion ne peut se produire que grâce à des relations basées sur la tendresse, les soins, la solidarité, l’encouragement et bien sûr, cette obscurité qui ne cesse d’avaler et de recracher ces femmes et leurs ombres.

Et si nous n’étions plus tout à fait sûrs… ?

Dans cette ambiance, elles réussissent à fixer des instants qui autrement seraient totalement fugaces, en déplaçant le mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. La constellation des présences se situe à la lisière d’une installation et atteint cette « conscience intime du temps » qui est ici le but du voyage. L’obscurité sert aussi à déplacer le curseur de l’attention du spectateur, du matériel vers l’immatériel. Quand j’ai vu mon ombre vaciller se joue dans la pensée, dans les souvenirs et dans l’imagination. « Et si nous n’étions plus tout à fait sûrs de ce que nous voyons sur le plateau ? Et si ce qui se donnait à voir se rejouait sans cesse ? » demande la chorégraphe.

Il est vrai qu’on n’est même pas certain de voir des danseuses sur le plateau, et c’est ici à prendre comme un grand compliment. Car rien n’est probablement plus difficile, notamment pour des interprètes au parcours aussi riches et variés que Laurie Giordano (de Béatrice Massin à Laura Scozzi) ou Julie Guibert (du Ballet Cullberg à Christian Rizzo) que de se défaire de tous les langages chorégraphiques explicites, au bénéfice d’une présence presque fantomatique, ouvrant la porte à une relation intime entre un vocabulaire chorégraphique très proche du quotidien et à une vie intérieure à la fois sereine et mouvementée. Mais Guibert possédait déjà une première expérience de l’univers de Perrier, en tant qu’interprète du solo Nos charmes n’auront pas suffi créé en 2014 - comme par ailleurs Marie Barbottin dans le duo Lâche (2015).

Comme Perrier est au fond une artiste transdisciplinaire, ce Quand j’ai vu mon ombre vaciller - probablement un trio - s’apparente à une installation et à un travail de plasticienne où même la fumée relève d’une corporéité sculpturale, sans parler des éclairages du plasticien lumière Jan Fedinger, collaborateur régulier de Perrier. Il y a là des paysages verticaux et lisibles et d’autres, horizontaux et insondables. Et ce sont justement ces derniers qui focalisent l’attention sur ce qui compte dans une relation: Les petits gestes.

Thomas Hahn

Festival Les Hivernales, Avignon, le 13 février 2019, La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

En tournée : Le 18 mai 2019, Paris, Etoile du Nord

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