« À propos du Madisoning » entretien avec Amélie Poirier

Le Madisoning sera diffusé sur notre plateforme de films de danse du lundi 17 au lundi 24 janvier. L’occasion d’évoquer la pièce, l’installation pour trois écrans et le film proprement dit avec sa chorégraphe, Amélie Poirier.

Danser Canal Historique : Pouvez-vous nous dire un mot de la compagnie théâtrale qui est dans le film ?

Amélie Poirier : Nous avons travaillé avec la compagnie de l’Oiseau-mouche, qui est professionnelle et constituée d’une troupe permanente d’une vingtaine de comédiens-comédiennes – et aussi de danseurs-danseuses à présent – en situation de handicap mental. C’est une compagnie qui a une quarantaine d’années et qui est basée à Roubaix, dans le nord de la France.

DCH : Comment s’est fait le casting au sein de la troupe ?

Amélie Poirier : Avant de faire le film, il y a une pièce chorégraphique qui porte le même nom, qui dure à peu près 40 minutes, qui a été créée et diffusée en région. Effectivement, comme j' ai chorégraphié la pièce, j’ai fait passer une sorte d’audition aux comédiens et comédiennes de la compagnie. Cela a pris la forme d’un stage d’une semaine où j’ai pu explorer avec une une quinzaine d’entre eux. Puis à partir de là, nous avons choisi quatre personnes avec qui faire la pièce. Et ce sont ces mêmes personnes qui sont dans la vidéo.

DCH : Comment ont été choisis les lieux de tournage du film ?

Amélie Poirier : On cherchait des lieux de tournage variés, dans l’idée de passer d’un lieu à un autre, et aussi de faire résonner, littéralement, ces différentes architectures, ces différents lieux. Du coup, nous avons choisis des lieux emblématiques de notre région. Il y a à la fois le Familistère de Guise, une plage située à Calais, un terrain qui se trouve dans le parc de la Villa Marguerite Yourcenar entre Lille et Dunkerque. Ce sont des lieux qui apportent aussi différentes réverbérations sur le plan sonore, ne serait-ce qu’au niveau des pieds. Pour la chorégraphie, la musique vient des pieds. On cherchait différentes manières de faire résonner les espaces, entre la salle de sport, la forêt, etc. Différentes matières musicales.
 

DCH : À partir de la structure simple du madison et de son tempo pas trop rapide, les danseurs se livrent à diverses variantes ou variations. Celles-ci étaient-elles déjà dans la pièce ou le film a-t-il été l’occasion de produire des choses nouvelles ?

Amélie Poirier : Ce sont des choses qui sont  dans la pièce, pas forcément agencées de la même manière que dans le film. Le film est différent mais pas pour ce qui est de la base rythmique, assez lente, du madison au niveau des pieds. Avec le haut du corps, les interprètes prennent en charge d’autres danses : la Macarena, la Danse des canards, l’Asereje de Las Ketchup, des choses très populaires. Cette dissociation entre le haut et le bas du corps est tout de même complexe à exécuter. Pour eux et pour nous, cela a demandé du temps de travail pour l’intégrer corporellement. Pour le film, nous avons découpé chaque séquence alors que, dans la pièce, tout s’enchaîne, ce qui a représenté aussi un gros travail pour les quatre interprètes.

DCH : À propos de haut du corps, dans Le Madisoning, on note aussi l’utilisation de masques…

Amélie Poirier : Nous avons travaillé avec une plasticienne, Audrey Robin, qui a fabriqué ces masques. Ce sont des allégories des danses et de la fête. Un masque est constitué de plein de ballons dégonflés, celui en bec de canard se réfère à la danse des canards, le troisième, en cuir, rappelle « YMCA » [le clip des Village People], le dernier est constitué de torchons et de serviettes comme dans la danse du tapis pour les mariages. On entre ainsi dans un monde imaginaire, un monde parallèle. Un phénomène d’étrangeté apparaît avec ces masques, qui fait songer à ces personnes qui ne parviennent pas à s’arrêter de danser.

DCH : Ces masques impriment une touche surréaliste à la pièce. On pense à ce film de Franju avec des personnages mi-hommes, mi-animaux [Judex, 1963]. Vous avez souligné la différence entre le spectacle et le film. Dans le spectacle, il y avait la participation du public, qui était placé autour des interprètes. Comment était déclenchée cette participation ?

Amélie Poirier : Le spectacle a été créé dans le cadre d’un dispositif de la Métropole lilloise qui s’appelle « Les Belles sorties » et était destiné à être joué dans les salles des fêtes de différentes communes. Dans une telle configuration et avec des publics pas nécessairement habitués à la danse contemporaine, ce matériau populaire permettait de créer du lien. Cela faisait sens de les inclure à un moment donné dans la performance. Le spectacle est participatif, à la fin, lorsqu'un groupe d’amateurs vient se joindre aux interprètes sur scène, la pièce se termine en bal participatif. C’est quelque chose qu’on retrouve dans le film lorsqu’il est présenté sous forme d’installation, comme on peut le voir en ce moment au MUba de Tourcoing où il est diffusé jusqu’à mi-février sur trois écrans à taille humaine. Le visiteur se trouve en empathie kinesthésique, s’agissant de danses plus ou moins connues de tous. Quelque chose se met en place dans le corps, de l’ordre de cette envie de danser.

DCH : Quelle formation avez-vous suivie personnellement ?

Amélie Poirier : J’ai une formation pluridisciplinaire. J’ai d’abord fait de la danse pendant longtemps. Ensuite, je suis allée vers le théâtre, puis vers les arts de la marionnette contemporaine. Ces trois choses-là ne m’ont jamais vraiment quittée. J’ai également une appétence pour les arts visuels même si je n’en fais pas moi-même, si ce n’est dans des projets collaboratifs.

DCH : Et pour ce qui est de la vidéo ?

Amélie Poirier : Je collabore avec Justine Pluvinage, qui est réalisatrice et avec Léonore Mercier, créatrice sonore sur ce projet. Avec Justine, j’ai créé auparavant plusieurs films qui étaient des documentaires. C’est la première fois que nous avons travaillé sur une vidéodanse. Quand je fais des spectacles, j’aime bien qu’il y ait  quelque chose d’annexe à la pièce, qui entre en dialogue avec elle et puisse être regardé à d’autres endroits. Un spectateur peut voir la pièce et ensuite le film mais ce sont deux objets qui peuvent se regarder indépendamment l’un de l’autre.

DCH : Le film peut être diffusé sur un écran ou uniquement sur trois ?

Amélie Poirier : Quand il est montré en installation, il l’est sur trois écrans de grande taille. Sur Internet, les trois vues sont juxtaposées sur la même image. Les écrans de l’installation forment un « U » pour produire l’effet d’une expérience immersive.

DCH : Quel a été le parti pris du montage ?

Amélie Poirier : Justine Pluvinage a monté l’image tandis que le travail sonore a été le fait de Léonore Mercier. Dans cette histoire d’inquiétante étrangeté, nous avons cherché à faire dialoguer différents espaces, différents fonds. On se trouve dans un espace d’abstraction, sans narration.

DCH : Le film n’est pas chronologique ?

Amélie Poirier : Le montage est fidèle à l’ordre d’apparition des séquences de la pièce. D’une certaine manière, nous suivons sa dramaturgie. Il y a de l’absurde, évidemment, aussi. On débute tout simplement, avec le madison, juste avec les pieds, et on finit aussi par le madison. On boucle la boucle. Ça commence sur une scène de théâtre, celle du Familistère, à Guise, et se termine dans ce même lieu. C’est une sorte de rêverie. On part du théâtre pour aller à d’autres endroits. On est dans l’ordre de l’imaginaire.

DCH : Quelle est votre récente production ?

Amélie Poirier : Elle n’a rien à voir avec ce spectacle qui a été produit par l’Oiseau-mouche, et dont le film a été produit par les Nouveaux Ballets. La nouvelle création des Nouveaux Ballets est une pièce pour le très jeune public qui est donnée mi-janvier au TJP de Strasbourg avant d’être diffusée un peu partout et qui s’appelle Scoooootch ! C’est une pièce d’objets, de musique électro-acoustique live et de mouvements, avec trois femmes sur scène qui créent des cabanes épurées avec de la bande adhésive. Une pièce qui se réfère à l’art contemporain et au cirque.

Nicolas Villodre

Propos recueillis le 10 janvier 2022.

"Le Madisoning" de Justine Pluvinage, Amélie Poirier et Eléonore Mercier Production : Les Nouveaux Ballets du Nord-Pas de Calais
Avec : Caroline Leman, Marie-Claire Alpérine, Frédéric Foulon, Florian Spiry - Compagnie L'Oiseau Mouche

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