« Plaisirs inconnus » par le Ballet de Lorraine

Plaisirs inconus du Ballet de Lorraine, réunit cinq chorégraphes mystères pour cinq pièces anonymes. Une idée sensationnelle pour faire voir la danse autrement…

« Dans un monde et un marché de l’art international, le nom qui attribue la paternité de l’œuvre au chorégrapje représente et forme une part constitutive, à égalit, tant d’un système de valeurs esthétiques, historiques qu’économiques et néo-libérales. La spécificit d’un artiste, la signature d’une compagnie ou le profil d’une instituttion agissent comme une monnaie et un label qui stuent nos danses et chorégraphies dans un cadre plus vaste » nous dit le texte – non signé ! – du programme.

Indiscutable sur le fond, le concept de Plaisirs inconnus soulève une autre question : si le nom du chorégraphe influe sans aucun doute sur la critique, les professionnels et les institutionnels, c’est beaucoup moins vrai au niveau du public, même averti. Hélas, la culture chorégraphique ne fait pas partie de la culture générale ! Un bref sondage vous démontrera que peu de gens connaissent des noms de chorégraphe (mis à part Béjart et Pina Bausch) et même quand ils peuvent en citer certains, ils n’en attendent rien de particulier et auraient bien du mal à faire correspondre un nom à un style.

Donc, en mettant en avant l’œuvre plutôt que l’auteur, Petter Jacobsson, Thomas Caley, et le Ballet de Lorraine, nous ramènent avant tout à notre statut de spectateur, au sens littéral du terme, en nous obligeant à regarder une pièce comme tout un chacun : sans a priori.

Et ce que l’on voit est plus que réjouissant !

Constitué de quatre pièces plus un intermède, très raffiné, subtil et souvent chanté, entre chacune d’entre elles formant la cinquième, le programme est une réussite totale.

La première, plutôt minimaliste, s’attache à la figure du cercle (c’est assez dans l’air du temps chorégraphique). Extrêmement bien menée, d’une rigueur impeccable, les danseurs et T.shirt blanc où figure une lettre, et pantalons noirs explorent la circularité : rondes, voltes, tour sur soi-même, sur une musique répétitive qui se prête à merveille à cette révolution permanente reflet de nos systèmes célestes. Brièvement, les danseurs en ligne font apparaître la phrase « The World is Burning » signifiant que notre monde ne tourne pas rond, avant de retourner tourner puis de se dissoudre dans l’espace.

La seconde dégage une atmosphère claire-obscure où s’accrochent des non-dits, des évitements, des tensions mais laisse toujours affleurer une sensualité qui pourrait friser la stridence. Les danseurs se rencontrent, s’entrelacent et se délacent, dans une gestuelle toujours fluide et organique, agrémentée de grands sauts plongés, de portés éthérés qui se résolvent dans une écriture fuguée et de faux unissons. Une atmosphère théâtrale surgit de cette danse pourtant épurée, due sans doute à la façon dont se noue des rapports imaginés.

La troisième, avec ses académiques jaune métallisé est écrite, c’est sûr, par l’enfant caché de Forsythe et Cunnigham. Extraordinairement bien composée, cette pièce est une sorte de quintessence de l’écriture chorégraphique. Partant de figures classiques, bientôt abâtardies par une façon très contemporaine de prendre le mouvement, la gestuelle accélère et s’altère, laissant entrer du chaos dans ce bel ordonnancement, jusqu’à le corrompre complètement. La musique, qui distord la Marche funèbre de la Symphonie N°3 de Beethoven est passionnante dans le rapport qu’elle établit avec la chorégraphie.

Enfin, on ne sait qui est la (le ?) chorégraphe de la quatrième, mais elle (on a tendance tout de même à penser que c’est une femme) s’est éclatée sur le Boléro. S’amusant à reprendre les coups de bassins sensuels qui ont fait la gloire de celui de Béjart, elle se livre à une sorte de chorégraphie d’une ironie sauvage, et d’une drôlerie absolue.

On se dit aussi, à voir ces quatre œuvres, que ça a dû libérer les chorégraphes qui se sont prêtés à ce jeu de l’anonymat mais surtout que l’enemble met on ne peut mieux en valeur les danseurs exceptionnels du Ballet de Lorraine, capables de passer d’un style à l’autre avec une facilité déconcertante et une maîtrise absolue.

Agnès Izrine

Vu le 6 novembre 2016 à l'Opéra de Nancy

A voir le 22 novembre au Festival Instances de Chalon-sur-Saône

Avec : Agnès Boulancher, Pauline Colemard, Miriam Rose Gronwald, Laure Lescoffy,Valérie Ly-Cuong, Stella Moretti, Sakiko Oishi, Marion Rastouil, Elsa Raymond, Elisa Ribes, Ligia Saldanha, Jonathan Archambault, Juan Blas Pérez Cardona, Guillaume Busillet, Alexis Bourbeau, Matthieu Chayrigues, Justin Cumine, Giuseppe Dagostino, Charles Dalerci, Tristian Ihne, Yoann Rifosta, Luc Verbitzky, Petter Jacobsson

 

 

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