« Piano Works Debussy » de Lisbeth Gruwez

Superbe danseuse, Lisbeth Gruwez s’essaie avec Piano Works Debussy à l’exercice du récital de danse. C’est un peu convenu, sinon que la pianiste Claire Chevalier a invité un vieux copain, un centenaire fringant : son piano Erard… Et cela change beaucoup de chose.

Sur le plateau, presque rien. Un rail suspendu à quelques poteaux partage l’espace en formant un genre de de grande virgule. Il porte, à jardin, un beau panneau carré doré à la feuille d’or, pour le moment immobile. C’est assez dépouillé, avec, en majesté, tapis au cœur de l’espace, la pièce maîtresse : Non pas un banal piano de concert, bête noire et brillante et interchangeable d’une salle à l’autre, mais un morceau d’histoire. La caisse plus haute, en bois noble et bond, affichant ses pieds en amphores et son pédalier en lyre, imposant, il accuse 2,85 m de longueur et un style. C’est un vieil Erad de 1920, somptueux et hors du temps. Le choix n’a rien d’un détail car il suffit que la pianiste Claire Chevalier, après être entrée par le fond avec Lisbeth Gruwez, commence à faire résonner l’animal pour mesurer que l’instrument tient du matou et du phénomène. Un son rond, riche et profond où les couches de résonnance se superposent en restant audibles. Des nuances d’une richesse inouïe offrant à Debussy un écrin de sons superbes et rarement entendus.

Cet instrument change le projet. Car ce Piano Works Debussy, sorte de récital de danse construit en arche - il part des Pas sur la neige pour y revenir- en onze pièces surtout issues des Préludes, sur lesquels la danseuse chorégraphe pose ses pas comme si elle les découvrait dans l’instant, ne révolutionne pas le genre (on pourrait penser Au Goldberg Variations de Virgilio Sieni -2003- ) et l’on connaît des dispositifs et des modalités moins convenues (Varieazioni d’Erika Zuenelli avec Denis Chouillet, seul assis à l’angle des deux claviers de deux pianos et jouant des deux simultanément -2012-)

La danseuse-chorégraphe commence devant le piano, d’une gestuelle retenue, presque sur place, comme glacée par les Pas sur la neige. Elle passe ensuite de l’autre côté, pour La Porta del Vino et ses accents ibériques qu’elle évoque à force de cambrés et d’allusion quasi taurine… Puis, pour le Jardins sous la pluie (3e Estampe), mutine et alanguie, elle s’allonge, joue l’enfant et a quinze ans. Pour Voiles (IIème livre de préludes), elle est repassée devant le piano, ondoyante comme elle-même soufflée de brise.

Et cela va suivre ce petit jeu d’évocations, de sollicitations de la musique et de réponses de la danse d’autant plus drôles et riches que l’on connaît la musique de Debussy. Cela suit, avec le petit moment de fatigue ou le piano s’ébroue tout seul, avec la connivence où la danseuse s’assoie avec la pianiste sur le tabouret… Cela n’invente guère et se laisse voir avec plaisir mais sans surprise. Le panneau doré a glissé imperturbablement le long de son rail au fil du récital et s’est arrêté. 

Mais il y a le Erard qui par la vertu de ces sonorités inhabituelles, chaleureuses et nuancées, renvoie l’oreille au monde des salons, à la comtesse Greffulhe et l’univers de Proust. Alors Lisbeth Gruwez cesse d’être cette femme d’aujourd’hui en chemisier blanc et pantalon haut et rappelle ce que pouvait être, dans les salons du tout début du siècle précédent, ces récitals de danses des héroïnes modernes forçant les conventions en inventant une liberté de bouger ; elle pourrait-être Isadora, Clotilde von Derp ou Mona Païva (la danseuse photographiée par Nelly)

Tout un monde sonore que Claire Chevalier invoque en caressant comme on rêve et parfois avec force et énergie, le dos de son Erard. Il ne manque pas grand-chose -un fauteuil, un aquamanile plutôt que la bouteille plastique, un détail et ce moment de danse qui amuse bien les protagonistes deviendrait l’appel à tout un monde perdu.

Philippe  Verrièle

Vu (avant-première) à Brest, le 4 mars, Le Quartz, dans le cadre du festival DansFabrik

Chorégraphe et interpréte : Lisbeth Gruwez
Piano :  Claire Chevalier

Représentations de Piano Works Debussy:

Teatro Era Pontedera (It) (avant première) le 21 mars
KVS & Klarafestival à Bruxelles (world premiere) les 26; 27; 28 mars
Concertgebouw Brugge le 23 Avril
Internationaal Theater Amsterdam les 02 & 03 mai
CCHA/cultuurcentrum Hasselt (Be) le 05 mai
Teatro Central à Séville les 08 et 09 mai
Theater Freiburg le 16 mai
30CC à Leuven le 20 mai
Toneelhuis à Anvers le 26 mai
ImPulsTanz - Vienna International Dance Festival, les 22 et 24 juin
TAZ - Theater Aan Zee à Oostende les 29 et 30 juin

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