« Pavane für Prometheus » de Romeo Castellucci

Dans l’espace blanc d’une piscine transformée, une danse pour un accident de moto, un faucon et un réacteur d’avion. 

Ce fut une mise en scène unique et in situ, l’une des plus singulières de Romeo Castellucci, présentée pendant trois jours seulement à Bonn, à quelques mètres seulement du Rhin, dans une piscine transformée en un espace blanc, cotonneux et métaphorique. Le Beethovenfest, institution culturelle majeure de l’ancienne capitale de l’Allemagne de l’Ouest, voulait fêter les 250 ans de la naissance de Beethoven, en juin 2020. Mais la pandémie ne l’entendit pas de cette oreille et l’édition anniversaire fut annulée suite au confinement. Rattrapage en juin 2021, toujours dans des conditions particulières. Mais le projet de Romeo Castellucci fut en soi si hors normes que les circonstances, et notamment la jauge réduite, ont fini par jouer en sa faveur. 

Liberté musicale

Si un lien entre des propositions musicales contemporaines et Ludwig van B. est le bienvenu, le festival n’entend pas se limiter aux seules compositions du génie de la ville, laquelle arbore la maison de naissance du compositeur et dote son centre-ville d’un parcours audiovisuel sur les traces de BTHVN, acronyme de son patronyme relooké. Aussi, Nike Wagner proposa à Castellucci de signer un grand coup. L’arrière-petite fille de cet autre compositeur phare allemand, dissidente de la famille et échappée de Bayreuth, prend aujourd’hui sa retraite. Avec l’édition 2020 reportée, elle signa son dernier volet en tant que directrice artistique du Beethovenfest. Il n’en fallait pas tant pour encourager Castellucci à déclarer qu’au lieu de travailler sagement avec un orchestre symphonique dans la fosse, il ferait plutôt une création in situ, dans un lieu désaffecté, industriel ou autre, tel qu’il en avait trouvé auparavant dans d’autres villes de la région. Immédiatement, Nike Wagner lui proposa le Viktoriabad, une piscine désaffectée qui avait vu ses derniers nageurs en 2010. 

Un espace « platonique »

« Ce n’est pas l’absence de l’eau, mais sa mémoire qui m’y intéressait », dit Castellucci. Le tremplin incarnant l’idée de chute, il pensa immédiatement à Prométhée, « mais surtout au personnage de la mythologie, et moins parce que c’était la seule musique de ballet de Beethoven. Ensuite, j’ai commencé à réfléchir aux possibilités de mettre en scène dans ce lieu. » Cet espace, il le voulait « platonique », comme ayant perdu tous contours ou confins, avec le public entourant le bassin sur trois côtés, le regard plongeant dans un abîme. Il fallait donc traiter l’espace comme s’ils s’agissait d’un personnage, tout enrober de molleton blanc, jouer avec la lumière du jour de l’énorme façade vitrée et placer des projecteurs au plafond. Et finalement la piscine devint, selon la volonté de Castellucci, une « idée de piscine » dans laquelle se reflète la mémoire de l’eau.  

Conclusion : « Sur un plateau, il faut inventer un espace. Ici, c’est l’inverse. L’espace crée le spectacle. » Aussi on suréleva les bords du bassin et installa une rambarde pour le public debout, ainsi que des gradins sur le côté frontal, face au tremplin. On installa les haut-parleurs jusque dans le bassin, pour diffuser la musique spécialement composée par Scott Gibbons, une partition électronique traversée par de lointains échos des Créatures de Prométhée  de Beethoven. Pour cela il fallait aussi rééquiper le lieu d’électricité, les circuits existants ne paraissant plus correspondre aux normes de sécurité. Et le bassin de plongeon, situé derrière le grand bassin, servait de loges aux danseurs. 

Envol et chute

A lieu hors normes, spectacle extraordinaire. Dans cet espace blanc immaculé où le regard du spectateur semblait se perdre au lointain, où Castellucci jouait aussi sur la verticale, entre l’énorme tremplin et le fond du bassin, on perdait rapidement ses repères en se tenant debout, sur le côté, alors qu’en bas, les protagonistes sortaient du brouillard ou y disparaissaient. Le public prenait de la hauteur, comme s’il voyait, en bas, les nuages couvrir un paysage montagneux, survolé par un faucon s’élançant du haut du tremplin pour traverser l’espace. Face à lui, un réacteur d’avion, blanc lui aussi, incarnant la puissance des dieux et le danger : « Sa présence menaçante renvoie à l’origine de la tragédie », dit Castellucci, qui a fait construire cet engin pesant 500 kg dans des ateliers à Cesena, avec lesquels il travaille régulièrement. 

Sous le regard du faucon, en rappel du mythe de Prométhée, Castellucci invita huit danseuses lesquelles, en combinaisons de cuir blanches et casques de moto, ressemblaient à des divinités asexuées, des robots ou bien huit Faunes de Nijinski. Face à elles se tenait Silvio Jagarinec, un ancien sportif qui avait soudainement été arraché à sa vie si dynamique et presque à la vie tout court, suite à un accident de moto qui lui arracha les deux jambes. Le récit minutieux et poétique de son drame, de son coma et de sa convalescence, réécrit par Claudia Castellucci, entrait en dialogue avec la chorégraphie lente et mesurée, inspirée de danses traditionnelles, imaginée par Gloria Dorliguzzo (« J’ai créé une chorégraphie très géométrique qui s’apprécie le mieux par un regard plongeant »), alors que de l’espace cotonneux et doux se dégageaient une ambiance sphérique et un romantisme qu’on n’aurait pas prêtés à Castellucci, sauf dans certains tableaux de The Four Seasons Restaurant.

Remonter la pente

On pourrait tout aussi bien situer cette pavane pour trois Prométhée – l’un appartenant au quotidien contemporain, l’autre au mythe antique et le troisième à Beethoven – dans la lignée de certains spectacles précédents de Castellucci, où le drame de la vie réelle fait une percée dans les mythes constituant l’inconscient collectif, pour évoquer la mort et le mystère de la vie. Il y avait les ambulances et sauveteurs réels, confrontés aux énigmes de la Sphynx, dansLe Metope del Partenone. Ou bien la farine d’os de bovins créant la chorégraphie dans Le Sacre du printempset produite pour servir d’engrais sur les terres agricoles. Mais ces spectacles jouaient sur une note glaçante, mettant en avant la vie qui s’en va. La Pavane créée à Bonn voyait les protagonistes remonter, lentement et difficilement, la pente du bassin, pendant que le héros mit en évidence ses prothèses de la dernière génération, pour célébrer son retour à la vie. C’est en cela que le Prométhée en question apporte à l’humanité ses lumières. Et le réacteur d’avion, « moteur de la tragédie » selon Castellucci, se mit à tourner autour du Prométhée  de Beethoven. 

Une vision du blanc

Toute aussi caractéristique du Castellucci actuel est l’hommage au blanc, comme base de l’espace et des présences. Parallèlement à Pavane für Prometheus, il mettait en scène, à Salzburg, Don Giovanni  de Mozart, avec une appétence comparable pour cette façon de créer une « page blanche ». « C’est sans doute une faiblesse dans mon travail »,dit-il en blaguant à moitié, interrogé sur ses fréquents espaces blancs. « Mais les couleurs ont une présence tellement forte. Elles sont comme une sorte de dynamite et dans mon travail leur utilisation demande la plus grande prudence. Si notre Prométhée portait un costume en couleurs, il ne serait plus un personnage platonique. Le blanc est comme un manque d’information, et en même temps l’addition de toutes les couleurs. Le spectateur peut remplir cette feuille blanche de ses propres visions et blessures. C’est comme une invitation à se purifier les yeux, à recommencer à partir de zéro. Nous en avons grand besoin. Le théâtre est un lieu où il faut à chaque fois recommencer à zéro, pour comprendre ce que signifie le fait de regarder quelque chose. »

Galerie photo © Monika Rittershaus 

Une mise en scène du public

C’est en effet l’acte de regarder qui est ici réinventé, en plaçant le public dans une perspective et une architecture spatiale inédites. Et en se tenant autour du bassin, en respectant les distances minimales imposées en raison de la covid-19, les spectateurs alignèrent leurs présences sur celle des 70 drapeaux blancs installés autour du bassin. Il ne s’agissait plus d’un public venu d’ailleurs, mais d’une catégorie de personnes intégrées à l’action : experts témoins d’une reconstitution de l’accident, tribunal, chœur de citoyens ou d’opéra, ou bien des mannequins tout simplement… Castellucci les avait sciemment mis en scène, « notamment le fait qu’on ne voit d’eux que la tête et le haut du corps,pour créer une relation signifiante entre spectateurs et interprètes. » Même les masques de protection blancs du public, plutôt dérangeants par leur présence dans une salle obscure, donnèrent ici l’impression de faire partie de la mise en scène. 

Ce qui ajoute encore au crédo de l’homme de Cesena qui refuse toute séparation entre la dramaturgie, l’espace, les costumes, la danse, les lumières… : « Tout prend forme ensemble, c’est une seule vague. Aussi il me serait impossible de modifier l’un des paramètres après l’avoir défini. » Et s’il paraît peu probable qu’une telle mise en scène puisse être reproduite ailleurs, Castellucci rêve tout de même de pouvoir adapter cette négociation entre danse, musique, espace et mythe dans d’autres lieux, mais « il est important que le public puisse faire l’expérience de la géométrie et de la force gravitationnelle. » Et ce sans doute pour un budget moindre que les 500.000 € investis à Bonn, grâce au soutien exceptionnel pour les manifestations dédiées au 250anniversaire de Ludwig van BTHVN. 

Thomas Hahn

Beethovenfest, Bonn, Viktoriabad, le 4 septembre 2021

Mise en scène, scénographie, costumes : Romeo Castellucci
Musique : Scott Gibbons
Chorégraphie : Gloria Dorliguzzo
Texte : Claudia Castellucci
Comédien : Silvio Jagarinec 

Danseuses : Roberta De Rosa, Marje-Leena Hirvonen, Nejma Larichi, Olena Maciejewski, Birgit Mühlram, Marta Tabacco, Francesca Ugolini

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