« Passeport pour l’Inde » au Centre Mandapa

En ce dimanche de rentrée des classes, le Centre Mandapa, désormais artistiquement dirigé par Isabelle Anna, la fille de Milena Salvini (lire notre article), a également inauguré son festival Passeport pour l’Inde, nous gratifiant par la même occasion d’un riche programme de poésie, de musique et de danse.

La renommée de l’établissement a dépassé les frontières et atteint les antipodes, que ce soit en matière de danse indienne ou de contemporain, grâce au travail d’Éliane Béranger et à son soutien sans faille de chorégraphes français à l’orée de leur renommée (Hélène Marquis, Maroussia Vossen, Nacera Belaza, Gigi Caciuleanu, Marc Vincent, etc.), ce que semble ignorer notre ministère des Affaires étrangères qui ne concède aucune bourse d’études aux étudiants en danse indienne.

Après les speeches officiels du représentant de l’Ambassade de l’Inde à Paris et de l’adjoint à la culture de la Mairie du 13e arrondissement (Philippe Moine), un couple d’interprètes venus du bout du monde, l’un, fixé en Australie, l’autre (d’origine argentine), installé à Bhubaneshwar, tous deux de passage à Paris pour y réaliser un reportage photo, ont ouvert le bal.

Sam Goraya, disciple de Madhav Mugdal, et Anandini Dasi, disciple de Gangadhar Pradhan, ont dédié leur danse à Shiva. Comme il se doit en début de soirée – ou, plus exactement, de matinée. Les rôles masculin et féminin nous ont paru inversés, dans la mesure ou le danseur, coquet et facétieux n’a pas lésiné sur les œillades les plus explicitement engageantes, tandis que sa partenaire de jeu est restée sinon de marbre, du moins d’une sobriété expressive assez remarquable. Le maintien d’équilibre du jeune gens était compensé par son entrain et sa parfaite entente avec sa bonne amie.

Après une certaine attente – mais le temps, en Inde, ne semble pas être le même que dans nos contrées –, après qu’elle se fut fait désirer, après que Dominique Boss eut branché bien que mal la prise électrique de la shruti-box en matière plastique de la chanteuse à une rallonge récalcitrante, après que cette dernière a farfouillé dans sa besace pour en extraire un jeu de crotales portatif, le récital de Sharmila Roy, la diva immortalisée et par Sayajit Ray (dans le hors champ, autrement dit la B.O. de Jana Araniya, 1975)  et par Peter Brook (Le Mahabharata, 1985), experte en poésie nobélisée (celle de Rabindranath Tagore jamais à court de métaphores) et en bauls ou chants du Bengale.

Avec humour et sens de la répartie, Sharmila Roy a délivré son chant sans le recours au microphone, soutenue par la basse continue de son mini-harmonium et les rythmes complexes se décomposant à l’infini.

La drag-queen la plus sophistiquée fait Cosette à côté du surmaquillé Kalamandalam Karunakaran, virtuose du théâtre kathakali et de la pantomime la plus universelle. D’autant qu’il avait à incarner, plus qu’à jouer, un personnage féminin. Paré d’un costume rutilant et d’un tutu plissé impeccable, il a multiplié les mimiques, les sourires entendus ou sous-entendus, les battements de cils attendrissants, les tremblements de menottes. Il a visé de l’index de la main droite des spectateurs en particulier ou le public en général.

La sono, contrôlée par Dominique Boss, nous a rendu idéalement les musiques et les rythmes, pour le coup, préenregistrés. Le gala ne pouvait que finir en beauté, avec plusieurs variations de la virevoltante et prodigieuse danseuse de kathak, la charmante Sharmila Sharma, qui a formé plusieurs générations d’abonnées à Mandapa, à commencer par Isabelle Anna.

Tout de jaune vêtue, pas de ce jaune fluo qui fait si peur à nos gouvernants, pas de celui des poussinets, mais de l’or des épices qu’est le safran, elle a relevé les défis de percussionnistes endiablés diffusés sur fichiers audio en produisant un zapateado sans savates, les pieds nus rougis de peinture, sans doute aussi de sang.

Nicolas Villodre

Vu le 8 septembre 2019 au Centre Mandapa, à Paris.

 
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