« Ode à Marie » de Nadine Beaulieu

Nadine Beaulieu fait des jardins. Elle en est au quatrième, qu’elle a montré lors des présentations professionnelles qui tenaient lieu de festival Waterproof, à Rennes. Ce jardin s'appelle Ode à Marie. Qu'on se détrompe, c'est de Marie Doiret qu'il était question, quoi que…

Ces jardins constituent donc un cycle de créations dans lequel s'est engagé Nadine Beaulieu. On peut être discrète et ambitieuse ; cette chorégraphe implantée en Normandie, rare française à connaître et défendre la technique d’Erick Hawkins, est discrète.

Elle a imaginé une de faire le portrait de danseurs, « interprètes de la compagnie de longue date ou figures emblématiques de la danse tout nouvellement rencontrées. Ici, les corps deviennent leur propre contexte social, politique, culturel, imaginaire et symbolique. »

Ode à Marie est le quatrième. Il y a déjà eu Vulcain, l’échancrure du secret, pour et avec Philippe Priasso, où l'interprète et la chorégraphe « réinventent ici au plateau une cosmogonie personnelle déployée par la mise en dialogue paradoxale de la délicatesse du vocabulaire gestuel et l’énergie tellurique propre au danseur. »

Mais encore « Volte-faces ou Le Cabinet des Humeurs, pour et avec Lydia Boukhirane, danseuse explosive aux multiples parcours... « Un jeu de volte-faces frénétiques et millimétrées laissant surgir à chacun des tours une multiplicité de visages convoquant nos émotions vives, volatiles et changeantes ». Et L'Homme assis, pour et avec Eric Stieffatre, danseur, circassien, ancien boxeur. « Rompant avec la verticalité assignée du boxeur puissant et victorieux, le danseur et la chorégraphe déploient les potentialités d’un combat par la figure d’un homme assis ».

Chaque Jardin fait une trentaine de minutes et, ne manque pas d'une certaine ambition. Cela permet de comprendre plus facilement l'enjeu de cette Ode à Marie. Car la première impression surprend. Dans le silence, la danseuse commence un enchaînement de poses, très sculpturales, ce que renforce une gestuelle toute de puissance mais fluide (Erik Hawkins…) dans un engagement très tenu et économe d'effets.

Cela fait danse moderne, un peu passée mais non dénuée de qualité. Le costume, robe d'un tissu très fluide qui laisse deviner les formes en les moulant, renvoie à quelque chose de grahamien remis au goût du jour. La cantatrice qui est installée en bas de plateau, à jardin, laisse monter sa voix. La danse s'emballe ; les poses de Piéta ou d'odalisque ont laissé le plateau à une succession d'états d'âme – ou d'esprit – traversés de postures corporelles parfois rudes, voire violentes, parfois alanguies jusqu'au sensuel…

La voix tient du fouet fouaillant un mouvement qui toujours revient. La chorégraphe explique « Ode à Marie est conçu sur le principe de boucles qui se transforment. La boucle initiale nous fait cheminer à travers l’histoire, d’une représentation de la figure féminine à l’autre, en peinture essentiellement et un peu en sculpture. En gros, tout est déjà là, « en devenir », dès la première boucle. C’est la variation de base, l'origine. Les boucles suivantes ne font que décliner la matière de base à la manière des différents courants de peinture. Pour ce travail, j'ai été accompagnée par Jean-Roch Bouiller, directeur du musée des Beaux-Arts de Rennes, qui est venu assister à plusieurs reprises à des répétitions et valider ou compléter certaines de mes intuitions. »

Il était prévu – car ces Jardins se déclinent en version hors plateau – une présence au musée ; l'occasion reviendra peut-être, mais la confrontation entre ces évocations fugitives et les œuvres pourrait être passionnante.

Quant à la chanteuse : « J’ai rencontré Emilie Tack lors d’un projet éphémère qui m’avait été confié dans un lieu patrimonial rouennais à l’été 2020 » explique encore Nadine Beaulieu. « J’ai été touchée par la tessiture, la douceur et la puissance organique de la voix d’Emilie. Une ode étant un poème chanté, inviter Emilie m’a alors semblé une évidence. La voix d’Emilie est reprise en boucle par Renaud Aubin, le créateur sonore. Le chant d’Emilie donne une voix à Marie. Elle nous fait traverser elle aussi des registres allant du sacré au profane en lien avec les tableaux sur lesquels je me suis appuyée pour la création. Je lui ai demandé de me faire des propositions. Les morceaux qu’elle a suggérés sont pour elle, je cite, « un voyage, une odyssée dans sa vie musicale d’enfant, de jeune fille, de mère et de femme. » Notamment avec une mélodie inspirée de Nana, une berceuse de Manuel de Falla. Puis une improvisation sur L’Agnus Dei de la messe du Couronnement de Mozart, parfois en polyphonie, grâce à l’utilisation d’un boucleur. Enfin des extraits inspirés de mélodies de Gabriel Fauré, notamment les Berceaux (d’après un poème de Sully Prudhomme) et de C’est l’Extase (d’après un poème de Verlaine). Enfin, une libre improvisation d’un tout petit extrait de Living Room Music de John Cage. »

L'atmosphère religieuse du début dérive peu à peu, sous l'effet de ces glissements musicaux, vers une sensualité troublante. « La dimension religieuse apparaît dans un bon tiers de la pièce jusqu’à la boucle de l'extase qui fait référence à L’Extase de Sainte-Thérèse du Bernin et juste avant la boucle inspirée du tableau (érotique ? pornographique ?) l’Odalisque de Boucher. Plutôt que religieux je dirais peut-être sacré au sens de non-ordinaire… » explique encore la chorégraphe confirmant ainsi que si l'Ode est à Marie Doiret, il faut aussi regarder plus haut, puisque, suivant Nerval dans Aurélia , « il me semblait que la déesse m'apparaissait me disant : je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même que sous toutes ses formes tu as toujours aimée. »

Construction très subtile, obstinée et montant en gradation vers une intensité dans quelque chose qui s'apparente presque à une excitation, sens de la référence plastique, maîtrise du mouvement, structuration jusque dans cette fin qui s'amenuise dans le noir plutôt qu'elle ne s'achève, cet Ode à Marie mérite la découverte et critique si cela avait été un spectacle.

Philippe Verrièle

Vu le 11 Février 2021 au Triangle, à Rennes dans le cadre du festival Waterproof

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