« Mutant » de Brumachon / Lamarche

Dernière création de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche en lien avec le CCN de Nantes, Mutant a vu le jour sur le plateau de l’Onyx à Saint Herblain. « La boucle est bouclée » déclara Brumachon après la première, assis sur le bord du plateau. Une boucle parce que leur première représentation dans la région, en 1989 (Texane, pièce créée en 1988), avait lieu sur le même plateau, encore tout neuf à l’époque.

Brefs et sobres, les adieux de Brumachon au public nantais furent accompagnés d’une pièce qui annonce une nouvelle époque pour ce binôme emblématique.

Certes, on peut y déceler une sensation d’effondrement. Comme son nom l’indique, Mutant annonce à la fois le fait d’un changement, et l’état provoqué par le bouleversement. Mais si la pièce est impulsée par cette condition, elle n’y puise que son point de départ. Le résultat est un regard philosophique sur la condition humaine, porté par le sentiment d’inadéquation entre l’être et son monde, autant dans l’idée camusienne que dans l’approche plus humoristique qui innerve l’Europe de l’Est.  

Quand vingt-cinq ans de vie et de créations au sein d’un CCN demandent, apparemment de façon soudaine, qu’on tire un bilan et qu’on tourne la page (1), cela ébranle la perception de notre existence sur terre. Et pourtant, il faut détacher Mutant de l’actualité personnelle, tout autant que des violences de notre époque, même si la barbarie des attentats parisiens n’est pas pour rien dans la genèse de la pièce.

"Mutant" - Brumachon/Lamarche © Laurent Philippe

Vulnérables

Ce quatuor très équilibré (qui devait être un quintet, mais Brumachon s’est retiré de la distribution) annonce un changement du regard sur le corps et sur l’être chez Brumachon Lamarche : Mise en évidence de la vulnérabilité physique et psychique, avec une touche expressionniste et parfois grotesque, ainsi que des maquillages mélangeant le clown et le tragique.

Mais muter ne veut pas dire jeter le bébé avec l’eau du bain. On n’efface pas d’un trait de plume une identité forgée sur vingt-cinq ans. Le travail sur la puissance musculaire ne s’est pas transformé en éloge de la mollesse. Ce qui change, c’est que les bustes et les bras abandonnent parfois leur résistance et rebondissent, comme catapultés.


A ces instants de perte de contrôle correspond une façon différente de tenir le plateau et d’investir les personnages, où les failles deviennent plus importantes que le faste. Mutant s’ouvre sur un double duo, baigné de brouillard. Ce n’est pas un certain Josef Nadj qui renierait les attitudes animales de ces créatures énigmatiques, en permanence aux aguets, leurs mouvements soudains et accentués étant dictés par une mécanique instinctive.

Sauvages

Sur une musique sensorielle, au grain très matériel, s’y croisent deux personnages « blancs » et deux « noirs », comme chez les cygnes ou bien comme pour une nouvelle interprétation de la dualité du clown. Leur violence étant animale et donc amorale, elle paraît infiniment délicate et civilisée. Plus les personnages s’humanisent, plus leur violence approche l’état « sauvage ».

"Mutant" - Brumachon/Lamarche © Laurent Philippe

En même temps, leurs corps trouvent une dimension enfantine, inventent des rituels, mais peuvent aussi se jeter dans une sorte de krump, dansé à même le sol, en position horizontale. Mutant fait muter et enrichit le vocabulaire, ouvrant sur des modes d’expression nouvelles pour cette compagnie.

Benjamin Lamarche se balade en statue de Giacometti, et les visages semblent sortir des univers de Schiele ou Bacon. Quand ils terminent sur une marche vers le public, enlevant le maquillage de leurs visages meurtris, ils portent en leur calme paradoxal la conscience beckettienne. Mutant part de l’univers nadjien pour remusicaliser ce corps caricatural (au bon sens du terme), et termine en version actuelle de May B. Comme si Mutant bouclait une boucle, non seulement pour la compagnie mais aussi dans l’histoire de la danse contemporaine.

Thomas Hahn

Chorégraphie : Claude Brumachon
Assistant : Benjamin Lamarche
Danseurs : Claude Brumachon, Steven Chottard, Benjamin Lamarche, Martin Mauriès, Arthur Orblin
Musique : Christophe Zurfluh
Lumières : Olivier Tessier
Maquillage : Justine Brumachon

 (1)    Voir le livre retraçant ce quarte de siècle : Claude Brumachon Benjamin Lamarche – 25 ans de danse à Nantes au Centre chorégraphique national, Editions Joca Seria, 2015
 

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