« Multiple-s » de Salia Sanou

Présentée au festival d’Avignon, la nouvelle création de Salia Sanou est un « dialogue à trois » à l’infinie séduction.

Baptiser un spectacle Multiple-s, c’est affirmer d’emblée que ce qui sera donné à voir est divers, varié, pluriel. Soit le reflet exact de ce que nous sommes chacun, séparément et ensemble, à commencer par Salia Sanou lui-même. Il est cet homme à cheval sur deux continents, l’Afrique et l’Europe, ce danseur et chorégraphe (on pourrait ajouter et directeur de compagnie, et responsable d’un centre chorégraphique, La Termitière, etc.). Il est surtout cet artiste nourri de rencontres, d’esthétiques, d’ouverture sur le monde. C’est cet esprit de découverte qu’avec générosité, il nous donne en partage dans ce beau spectacle.

Représenté dans le cadre accueillant de la Cour minérale d’Avignon Université, Multiple-s faisait donc se succéder, avant un court final dansé en commun, trois duos de Salia avec des personnalités artistiques venant d’horizons différents : la danseuse et chorégraphe Germaine Acogny, l’écrivaine Nancy Huston, et le compositeur Babx auteur par ailleurs des musiques des trois pièces. Chaque protagoniste s’exprimait d’abord seul, par la danse, les mots ou la musique, puis accompagné en parallèle par la danse de Salia avant d’entrer en dialogue gestuel avec lui sur un plateau tournant circulaire posé à droite de la scène. Le projet ayant été entamé il y a deux ans, chaque opus a déjà été créé séparément au cours des derniers mois. Mais c’était la première fois qu’ils étaient montrés tous trois ensemble, dans la tiédeur de la nuit avignonnaise.

Galerie photo © Laurent Philippe

Le premier face à face réunissait Salia et Germaine Acogny, Maman Germaine comme l’appellent avec affection et respect les danseurs africains. Toujours aussi stupéfiante de beauté et de présence, la fondatrice de l’Ecole des Sables, en tenue orange soleil, s’installait sur « la tournette » et commençait à évoluer doucement, bougeant un bras, puis l’autre, la tête, le buste…

Chemise noire et pantalon beige, le chorégraphe entré au moment où s’élevaient les premières notes de musique entamait avec elle un subtil pas de deux à distance, accordant aux siens ses mouvements dans un aérien « dialogue des corps », pour reprendre le nom du festival qu’il a créé à Ouagadougou.

Galerie photo © Laurent Philippe

Puis la danseuse, aidée d’une canne et suivie par Salia, faisait le tour du plateau avant d’entreprendre sur la tournette une démonstration commentée de plusieurs danses africaines, dont la « danse Acogny », et de pointer avec humour leurs différences avec les « talons-pointes-pas chassés » des danses européennes. Les deux complices se rejoignaient ensuite, mains jointes, pour une dernière danse. Outre le plaisir de voir Germaine donner une fois encore la démonstration de son talent, c’était un bonheur de retrouver la danse puissante et retenue de Salia, qui ne s’était pas lui-même mis en scène depuis huit ans. Comme l’indiquait le sous-titre du duo : De beaucoup de vous, c’était aussi la mémoire de la danse africaine qu’il questionnait, incarnée à ses côtés par sa plus éminente représentante.

C’était au tour de Nancy Huston, chemise et pantalon blancs, d’entrer en scène pour le deuxième face à face intitulé De vous à moi.

Galerie photo © Laurent Philippe

D’abord seule, la romancière et essayiste lisait les feuillets, jetés au fur et à mesure sur le sol, des extraits de trois de ses livres : Limbes, Limbo, un hommage à Samuel Beckett (déjà  utilisé par le chorégraphe dans sa pièce Désirs d’Horizons), Nord Perdu et In Deo. Bientôt Salia, cette fois tout en bleu, entreprenait autour d’elle un solo devenant duo à deux voix et à deux corps, dans lequel la Canadienne vivant en France s’interrogeait sur l’exil, tandis que le danseur burkinabé faisait entendre haut et fort les mots de sa langue maternelle.

Tous deux « cassés en deux » et ayant « donc une histoire », selon l’expression de Nancy Huston, ils s’affrontaient dans une joute oratoire et gestuelle aiguisée pour finalement se rejoindre, saisis de tremblements, sur le socle tournant.

Galerie photo © Laurent Philippe

Leur succédait Babx, dont l’arrivée était précédée de celle d’un piano noir. Assis devant l’instrument, il se mettait à jouer tout en chantant les vers d’un poème d’Aimé Césaire. Entré sur scène dans un ensemble rose et gris, Salia Sanou en reprenait avec lui le refrain. Ici, le face-à face se faisait plus doux, en harmonie avec la musique du compositeur qui « a le don de rendre plus flottant ».

Les deux artistes finissaient par s’asseoir côte à côte pour pianoter ensemble des mains sur un clavier imaginaire et taper des pieds à l’unisson, se rejoignant dans un imaginaire partagé. L’émotion délicate de cet échange était portée par la beauté des vers chantés ou slamés par Babx, notamment le poème final du Québécois Gaston Miron.

Galerie photo © Laurent Philippe

Et vous serez là, s’intitulait ce dernier duo où, comme dans les deux précédents, le danseur était allé à la rencontre d’autres univers pour mieux se retrouver.

Isabelle Calabre

Vu à Avignon le 7 juillet 2019. A voir au théâtre de Chaillot du 23 mai au 4 juin 2020

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