Montpellier Danse : Christian Rizzo « en son lieu »

Corps, lumières, brouillard, son et objets composent une danse paysage : un solo ultra-rural et pourtant  d’origine urbaine. 

A la fin d’une édition de Montpellier Danse, Jean-Paul Montanari prend rituellement la parole pour évaluer la situation du festival, mais aussi pour dévoiler ses observations artistiques. A l’approche de la clôture de ce 41festival, il signala par exemple une présence récurrente et particulièrement intrigante du rouge dans les éclairages d’un nombre important de spectacles. S’il est impossible de confirmer ou infirmer ici son analyse, puisque cela demanderait de pouvoir assister au moins à la majorité de l’édition, si ce n’est à sa totalité, ce qui n’est pas donné aux journalistes nationaux ou internationaux, on peut néanmoins confirmer une chose : Il est vrai que le solo de Christian Rizzo, donné les jours précédant la présentation du bilan, se termine sur un tableau où le tapis de danse est plongé dans une lumière rouge si intense qu’on comprend aisément que Jean-Paul Montanari en soit frappé. 

La danse rougit-elle ? 

Quant à l’interprétation du phénomène, nous sommes dans le brouillard (qui est également un élément très présent dans en son lieu), au moins autant que le directeur de l’Agora-Cité de la danse qui s’interrogea : « Est-ce le rouge du sang ? Celui de la révolution ? » Une chose est certaine : Le rouge qui clôt en son lieu  n’est pas un simple effet de style. Il devient acteur à part entière, puisque l’interprète quitte le plateau sur lequel se déroule une véritable chorégraphie chromatique, le sol rouge étant traversé à plusieurs reprises par un champ d’obscurité mouvant. Une fois de plus, s’exprime ici la complicité entre Rizzo et Caty Olive, son éclairagiste attitrée de longue date. Alors, de quoi ce rouge est-il le nom? Sans concrétiser inutilement, on peut supposer que le personnage ressent la fin d’un cycle, une transformation, un accomplissement d’on-ne-sait-trop-quoi… 

Pendant ce temps, le sol est parsemé de tuyaux métalliques serrés dans des trépieds. Une dizaine, peut-être. D’abord posés debout, occupant progressivement l’espace. Et puis, au finale, couchés au sol. Comme si un bucheron était passé par là, ou bien une tempête, si ce n’est un danseur… Sur la scène du Studio Bagouet du CNN de Montpellier  (Rizzo est ici en son lieu, comme le titre l’indique), leur nombre est largement suffisant pour évoquer une forêt. Le brouillard fait le reste. 

Tel un animal en sa forêt

Nu et à quatre pattes, le corps plié, Nicolas Fayol traverse cette brousse imaginaire tel un animal, retrouvant son état originel, naturel. Au cours de ce long poème scénique, il avait promené des cloches à vache et écouté les voix des oiseaux dans une ambiance matinale. Pas impossible qu’il soit ici sur un chemin du retour en direction de ses propres origines. Il finit comme il avait commencé : hors plateau, pensif, en contemplation. 

A qui adressa-t-il ce bouquet de fleurs qu’il avait déposé au début, comme pour un adieu à une personne chère ? Quels souvenirs s’emparèrent de son esprit, à travers le brouillard ? en son lieu  peut évoquer un retour sur les lieux de l’enfance autant qu’une remontée du fil de la vie, jusqu’à la naissance (mais oui, ce rouge intense…). Tout est possible. Le travail d’un chorégraphe ne consiste pas à définir une narration, mais à stimuler l’imaginaire du spectateur. Aussi, à la fin de ce long poème scénique, une fumée facétieuse sort d’une botte en caoutchouc, tel un ultime pied de nez, ou bien une âme qui s’envole. 

On peut juste relever que le vase auquel le bouquet de fleurs semble être destiné, arbore la forme et la présence d’une urne et que Pénélope Michel et Nicolas Devos qui signent la musique très sphérique et évocatrice opèrent sous les noms de Puce Moment et ...Cercueil. Le personnage incarné par Nicolas Fayol retrouve quelques objets qui peuvent avoir joué un rôle dans sa vie, objets qui peuvent évoquer une maisonnée, comme dans sakınan göze çöp batar, le solo précédent de Rizzo (2012, pour Kerem Gelebek). L’idée de la perte d’une personne répond aussi à la thématique du rituel d’adieu pour une personne défunte que Rizzo met en scène dans une maison, sa pièce de groupe créée en 2019. Entre les deux, en son lieu  fait lien, comme pour ajouter une dernière pierre a un édifice sensible. 

Désirs de paysages

Si la danse est ici en son lieu, dans quelle mesure ce lieu peut-il être un paysage ? Le jardin à la française et le ballet étant apparus en même temps et intimement liés, la danse contemporaine n’avait pas seulement le romantisme chorégraphique à déconstruire, mais aussi son volet forestier. Dès lors, comment reconstruire aujourd’hui sur scène une vision paysagiste par la danse ? Rizzo parle de « mouvement paysage », concept qui pourrait lier la danse occidentale au butô autant qu’au bouddhisme, alors que les deux compositeurs de Puce Moment aka Cercueil ont l’habitude de s’inspirer de paysages, mythes et légendes de peuples vivant avec la nature. 

Et Rizzo d’écrire : « J’ai le désir de paysages naturels. La montagne, avec son horizon dessiné par des crêtes. La mer, avec son horizon ouvert, aligné, tiraillé entre l’élément minéral et l’élément aquatique. La forêt, enfin, un environnement presque clos, dont l’horizon s’absente, se dérobe de par la profusion du végétal. » Ce qui pourrait délester le plateau rouge final de beaucoup de symboliques, si on le considère comme un simple coucher de soleil. 

Danser le paysage

Dans sa tenue de randonneur du dimanche, Nicolas Fayol se plie et s’enroule jusqu’à devenir une pierre qui déboule, un rocher, un arbre ou un chamois alors que le sol semble parfois se défausser sous ses pieds, comme sur un sentier de fortune. Se laissant envahir par on ne sait quoi, il accueille en lui un corps lent, résistant, presque sphérique, traversé par l’énergie millénaire de la montagne. Mais il n’aurait pas le même phrasé du mouvement, pas cette imprévisible articulation des jambes – apparemment raides mais transformables à l’infini – s’il ne venait pas de la rue, du hip hop, de la break, et donc d’un environnement résolument urbain. 

Pourtant, la danse urbaine n’est ici qu’un écho aussi lointain qu’un sommet alpin vu depuis la vallée. Mais cette distance-là est justement ce qui lui évite de tomber dans une redite romantique et permet de danser un paysage, au lieu de danser dans un paysage. Rizzo et Fayol signent une danse hautement personnelle, interprétée en son lieu, le seul possible, à savoir le corps de cet ancien interprète d’Alain Buffard, Sébastien Lefrancois, Lloyd Newson et autres Raphaelle Delaunay. Fayol danse le devenir-paysage, à l’opposé de feu Raimund Hoghe, chez qui le corps était paysage. Reste le mystère du rouge…

Thomas Hahn

41festival Montpellier Danse, vu le 8 juillet 2021, Studio Bagouet, Montpellier

Chorégraphie, scénographie, costumes : Christian Rizzo

Interprétation : Nicolas Fayol
Création Lumière : Caty Olive
Création musicale : Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)
Direction technique : Thierry Cabrera

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