Mimoza Koike et Julien Guérin: Nouvelles émergences aux Ballets de Monte-Carlo

En signant des pièces pour respectivement 22 et 17 danseurs, les deux interprètes affirment leurs ambitions de chorégraphes. 

Danser aux Ballets de Monte-Carlo est une excellente école – école d’interprète bien sûr, mais aussi de chorégraphe. On se souvient de Jeroen Verbruggen qui y lança, encore danseur, ses premiers pétards de chorégraphe, notamment Kill Bambi (2012), où s’annonçait déjà une personnalité irréductible qui allait partir sur la belle trajectoire qui l’amena jusqu’à créer pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève, entre autres [lire notre critique]. 

Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête et suffisamment expérimentée pour se lancer dans le grand format du ballet contemporain. Mimoza Koike et Julien Guérin ont occupé, avec leurs toutes dernières créations, l’immensité du plateau de la Salle des Princes du Grimaldi Forum. Une gageure. Et deux révélations, dans des styles diamétralement opposés. Ce qui souligne qu’à Monte-Carlo, la créativité est libre de s’exprimer à sa guise, ce qui a évidemment à voir avec l’esprit de Maillot chez lequel les danseurs sont citoyens et cultivent leurs personnalités. 

Mimoza Koike, qui est arrivée dans la compagnie en 2003, a bien sûr interprété beaucoup de grands rôles des créations et du répertoire de Jean-Christophe Maillot, mais aussi de Béjart, Balanchine, Kylian, Ekman, Horecna et autres habitués de la technique classique, auxquels s’ajoutent quelques grands esprits contemporains comme Cherkaoui, Greco/Scholten ou Johannessen, la figure de proue contemporaine de la Norvège. Depuis 2007, la Japonaise qui a quitté son pays à l’âge de 15 ans signe de petites formes chorégraphiques. 

Et Guérin, interprète de Maillot, Forsythe, Béjart, Goecke, Balanchine, Noureev et autres Greco, chorégraphie depuis 2008, à la fois dans la région – pour Les Ballets de Monte Carlo, le Ballet de l’Opéra du Grand Avignon et le Ballet Nice Méditerranée – mais aussi à Beijing, New York ou Bordeaux…

Tsunagu de Mimoza Koike : le rouge de la sagesse 

Un homme chauve à l’allure de moine (Gaëtan Morlotti) se promène devant une construction en bois, faite de portes et de tiroirs, surplombés d’une structure portant des dizaines de balais. Il joue avec quelques feuilles mortes et tente de réveiller une jeune dormeuse. C’est l’aube, et nous sommes peut-être dans une retraite zen, quelque part au Japon. Mimoza Koike dit travailler dans Tsunagu  à partir des lieux, personnes et expériences qui l’ont formée. Et ce sont bien sûr principalement le Japon et ensuite, les Ballets de Monte- Carlo avec leur Babel de jeunes danseurs du monde entier. 

Aujourd’hui au sommet d’une carrière d’interprète au sein de la troupe monégasque et sous la direction de Jean-Christophe Maillot, Koike pense cette création en hommage au directeur de la troupe qui fêtait, il y a peu, son 60e anniversaire. D’où une importante présence du rouge : « Au Japon, on offre quelque chose de rouge pour les 60 ans et dans la pièce, plus le personnage est âgé, plus son costume est rouge », explique-t-elle. Et puis il y a le bleu. Pour le travail. Une affaire sérieuse donc ? Au contraire, Tsunagu est empreint d’un esprit ludique qui prend toutes les interrogations sur la vie avec légèreté. 

La richesse de cette comédie musicale, dansée et théâtrale – aussi farfelue que philosophique – réside dans sa réflexion sur la vie, menée du point de vue d’un âge où on tente ardemment de déchiffrer les autres et le monde. Aussi il y est permis de se perdre : dans la toile tissée par un énorme élastique, dans les instructions d’un chorégraphe (« tu vois, il suffit de mémoriser une séquence… »), dans ses propres pensées ou dans un ballet à balais, si ce n’est sous les jupons géants d’une femme tout droit sortie d’un conte de fées, ou encore entre les portes et tiroirs qui structurent la scénographie et les souvenirs des personnages. 

Car si Koike et les interprètes chevauchent les ambiances et les genres à un rythme soutenu, la jeune chorégraphe n’en est pas moins la fille d’une peintre et d’un architecte. On ne s’étonne donc pas de la voir très sensible aux couleurs et à l’espace, créant des structures complexes et mouvantes – en même temps traduites en rythmes – qui posent intrinsèquement la question de leur maîtrise. On ne s‘étonne pas non plus de la voir travailler avec une scénographe (Shizuka Hariu) qui est également architecte et a signé, entre autres, des scénographies pour Wang/Ramirez (Dystopian Dream)et Akram Khan (Sacred Monsters, le fameux duo avec Sylvie Guillem). Tsunagu est une création pleine de fougue, certes encore en quête de définition (mais c’est ici aussi son sujet), qui impose un langage et une vision foisonnants de la danse – comme en 2012 chez Jeroen Verbruggen. 

Le Temps du Tendre de Julien Guérin

L’approche de Julien Guérin ne saurait être plus différente. Le Temps du Tendre : pièce pour couples, pièce sur l’amour, pièce dansée sur pointes ! Au sol, des traces de la Carte du Tendre et seize interprètes, plus un soliste, appelé « Le voyageur » (Daniele Delvecchio),  Adonis en déroute, plein de fougue et toujours prêt pour l’amour. Mais il lui manque un GPS pour se repérer dans la vie amoureuse actuelle. La Carte du Tendre est aujourd’hui obsolète pour orienter l’homme dans les méandres du sentiment amoureux ? Sans doute. Mais on entent ici Les Quatre Saisons de Vivaldi, intemporelles. 

C’est aussi en cela que Le Temps du Tendre est une pièce revendiquant le droit à un ballet actuel – plutôt un du XXe siècle tout de même (mais loin de Béjart) – qui recompose celui des siècles précédents. On est dans la vision d’une histoire du ballet sans ruptures, du baroque jusqu’à aujourd’hui. 

Formidable Cupidon en déroute, Delvecchio se consume dans son désir et son romantisme coup-de-poing. A rendez-vous avec une Sylphide mais, peine à concrétiser son fantasme charnel et doit vite constater son impuissance face à l’éthérique. Autour de lui, ça valse, sa flirte et s’adonne à la passion dans un flux d’envolées solaires, de portés et de pirouettes, de lévitation physique grâce à l’élévation sentimentale. 

La scénographie de Dominique Drillot – des parois mobiles gris et ondulés, telle une abstraction contemporaine des jardins et châteaux du XVIIe – contraste avec les couleurs des costumes qui reflètent les saisons et donc la beauté de la nature. Navigant sur la mer agitée des passions, ils dansent dans la houle des émotions. Et puis se calment pour afficher une belle sérénité, au gré des Saisons vivaldiennes et de leurs mouvements, tandis que Delvecchio, dans son désespoir grandissant, déploie toute sa puissance corporelle. Aussi danse-t-il, muscle par muscle, un baroque très articulé, de plus en plus rock’n’roll, explosif et d’une présence ardente. 

Ces deux pièces ont été conçues et sont nées à travers les confinements. Et pourtant, les deux ne sont ni solitaires ni sombres, mais au contraire un reflet de la sérénité monégasque. Tout compte fait, Koike et Guérin posent un regard personnel sur la quête, la recherche et la nécessité de trouver sa place dans la vie comme par rapport à soi-même et aux autres. Tsunagu  signifie par ailleurs « relier » et c’est bien de cela qu’il s’agit : se relier à l’autre et au monde. 

Thomas Hahn

Spectacles vus le 15 juillet 2021, Grimaldi Forum, Monte Carlo

Tsunagu (création) 

Chorégraphie : Mimoza Koike
Scénographie : Shizuka Hariu/Shsh
Musique : Ilia Osokin
Costumes : Jean-Michel Lainé et Mimoza Koike
Lumières : Samuel Thery
Dramaturgie : Agnès Roux
Assistants chorégraphiques : Gaëtan Morlotti et Asier Edeso
Assistantes scénographie : Ema Pecenkovic et Diana Kucinska

Le Temps du Tendre (création) 

Chorégraphie : Julien Guérin
Musiques : Antonio Vivaldi
Scénographie et conseil artistique : Dominique Drillot
Costumes : Adeline André
Lumieres : Samuel Thery et Dominique Drillot
Décor réalisé par : SARL Concept Evénementiel, Compagnie Planète Vapeur, Nice sous la direction de Pierre Povigna

Assistant-Stagiaire à la scénographie : Quentin Gargano-Dumas

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