« Lumen texte », « Melting times » et « Tendre » à la 10e édition de Zoa

Dans le cadre de ZOA, Zone d’occupation artistique, trois pièces courtes ont été présentées au 100ecs, Établissement culturel solidaire situé rue de Charenton, à Paris, dans l’ordre suivant :  Lumen texte d’Olivier Boréel et Perrine Mornay, Melting times d’Eva Klimackova et Laurent Goldring, Tendre de Laura Simi et Ettore Labbate.

Pour rejoindre le 100ecs du 12e où avait lieu la soirée Zoa, nous avons pris le 20 puis le 91 de la Ratp. L’événement Zoa, soit dit entre nous, n’avait rien à voir avec la question du genre telle qu’évoquée dans la chanson éponyme de Pierre Botton popularisée par la chanteuse Régine en 1966 (vous savez ? « Et puis à minuit, la grande Zoa/Autour du cou s’met un boa »). Ce, malgré la volonté affirmée par Sabrina Weldman « de s’affranchir des tabous, du formatage, des stéréotypes ». Et il faut reconnaître que le programme était éclectique, qui alignait trois pièces différentes de nature, passant de l’art conceptuel au minimalisme et de celui-ci au néoclassique.

Les sms prennent sens

Lumen d’Olivier Boréel et Perrine Mornay nous est vendu comme « performance textuelle » alors qu’il s’agit, tout bonnement, d’une projection de vidéo. Certes, iconoclaste, au sens premier du terme, puisque le texte y remplace l’image – et même le son. Et est censé suggérer des idées, des pensées volantes, des impressions, énoncer des injonctions, pour ne pas dire donner des ordres, faire l’économie de la scénographie, de l’interprète, du spectacle lui-même. C’est dire si le projet est ambitieux.

Malgré quelques défauts sur lesquels il n’est pas utile d’insister outre mesure (fautes d’orthographe et d’accord involontaires, caractères noirs sur fond blanc moins élégants que l’inverse, manque de variété typographique, désinvolture structurelle), ce que nous donnent à voir Boréel et Mornay est plaisant et supporte sa (relative) longue durée. L’humour dont font preuve les auteurs est chose rare qu’il convient par conséquent de soutenir. D’autant que le texte, qui a l’allure d’une suite de textos, est bourré d’idées, certaines saugrenues, d’autres qui invitent à la réflexion.

Au bon coin

Melting times d’Eva Klimackova renvoie, comme il se doit, à Kafka. C'est moins au texte de La Métamorphose de Kafka qui n’est jamais mentionné ou cité au cours du solo se déroulant de bout en bout en silence, qu’aux dessins de son auteur exposés en son musée praguois, au bord de la Moldau, avec un personnage au corps désarticulé, réduit à quelques traits et situations comme une marionnette de Trnka. Il semblerait que les dessins kafakaïens récemment retrouvés en Suisse, qui vont être prochainement publiés, soient plus variés, certains arrondis, d’autres estompés. L’un d’entre eux, au crayon gras, représentant un homme dans un pas de cakewalk ou de cancan fut d’ailleurs intitulé Le Danseur par Max Brod.

La variation d’Eva Klimackova est anguleuse, aussi bien dans des poses que dans l’espace extrêmement limité où elle se déroule, à l’écoinçon des deux murs, au fond, côté jardin. Plus d’une demi-heure, la danseuse s’y cantonne, un bon moment allongée sur le dos, le corps vêtu de cotonnade grise gigotant, palpitant, soubresautant, comme en recherche de position de sommeil, la cage thoracique se tendant, tout le torse s’arquant, les mains et les pieds nus prenant appui tant que possible, la carcasse s’affaissant, freinée dans sa chute par les parois bétonnées ou faisant, en sens inverse, pieds au mur. Plus que de la performance gymnique, ce surplace relève, selon nous, de la contrainte poétique.

Love me tender

Tendre, du couple Laura Simi et Ettore Labbate étant une création, la pièce musicale dansée ou la chorégraphie de l’une accompagnée à la guitare par l’autre, a le droit d’être présentée en fin de gala. À la différence de l’œuvre emblématique de Klimackova et Goldring qui n’use jamais de pathos, de dramatisation, de sentimentalisme, cet opus, dès l’entame, joue à plein d’effets théâtraux. Ceux-ci détonnent un peu dans le contexte de danse contemporaine où nous pensions a priori baigner mais ne sont pas déplaisants pour autant. Il faut dire que la musique est de Bach, transcrite librement pour sa six cordes par Labbate. On a en tête le parti pris de Bob Wilson qui a mis en scène il y a peu Jennifer Koh jouant au violon sonates et partitas du grand Jean-Sébastien sans l’illustrer par la danse.

On a aussi en mémoire la vidéodanse de Walter Verdin, Goldberg Variations (1992), avec Steve Paxton improvisant sur les versions au piano de Glenn Gould. Simi et Labbate établissent une relation de proximité, d’intimité entre musique et danse, qui dépasse la simple illustration de l’une par l’autre. Si la musique est baroque, la danse a quantité d’autres sources d’inspiration, du classique au moderne, voire au butô lors d’un passage au sol. Les deux interprètes se croisent sans se toiser. À chaque variation musicale correspond sa variation dansée. Entre elles, des idées parfois déroutantes servent de transitions. L’arc d’amazone est dépourvu de flèche et de carquois – pas comme celui d’Espen Andersen Bråthen. Les slogans en capitales sur des cartons font penser au clip de Dylan, Subterranean Homesick Blues, tourné en 1965 par D.A. Pennebaker.

Nicolas Villodre

Vu le 30 octobre au 100ecs dans le cadre du festival Zoa.
 

Catégories: 

Add new comment