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« Les Vêtements de Renée » d’Olivier Saillard

Dans le cadre de sa série d’événements – pour ne pas dire « performances » – regroupés sous l’expression Moda povera– qui fait référence au mouvement italien Arte povera –,  Olivier Saillard, historien du costume, fin connaisseur en matière de mode, a présenté une trentaine de tenues vestimentaires rendant hommage à sa mère, prénommée Renée, disparue il y a deux ans. 

Il a fait défiler la mannequin sexagénaire Axelle Doué, l’a aidée à ajuster à vue, près d’une heure, sans qu’elle ne disparaisse en coulisse, une trentaine de costumes de style et d’époque différents d’apparence ; le cas échéant, il l’a recoiffée avec délicatesse, à l’aide d’une brosse japonaise en poils souples ; il a humblement entretenu avec elle des rapports de tailleur à client et non de célébrité de la couture à mannequin anonyme – on regrettera que dans la pub comme dans la mode le public reconnaisse à force de les voir et revoir en image les top models, sans que jamais leur nom ne soit mentionné sur les affiches et autres publications. Il a à sa manière clôturé la Fashion week parisienne, en quatre séances qui ont eu lieu l’après-midi aux Archives nationales dans le prestigieux salon de la princesse de Soubise, l’un plus beaux décors en rocaille d’Europe. À celle de 14 heures où nous étions, assistait dans le public l’actrice Charlotte Rampling.

Le titre énigmatique de ce défilé hors du commun, d’un seul tenant, sans musique, avec, annoncés par une voix féminine, les titres des pièces présentées rendant tribut à sa génitrice, prénommée Renée, conductrice de taxi de profession. Et couturière de talent, ayant, c’est probable, inculqué très tôt à l’un de ses six enfants, l’amour de la couture, art mineur, qu’elle pratiquait à une échelle modeste, « pauvre », comme les femmes des années quarante, lectrices de Marie-Claire, qui voulaient continuer à être élégantes malgré tout. À Paris comme à Pontarlier, celles-ci pouvaient créer elles-mêmes leur garde-robe à partir de « patrons » démocratisant ou désacralisant la « haute » couture, annonçant le « prêt-à-porter ». Suivant les principes du « ready made » et de la retouche accessible à tous (pas seulement aux adeptes de Photoshop), Olivier Saillard a détourné à son tour le hobby maternel, retournant la situation (au sens de Debord) en sa faveur, recoupant ici et là et créant des accords chromatiques. 

Galerie photo © Ruediger Glatz

Le spectacle, et c’en est un, s’est déroulé de manière informelle, quoiqu’en un lieu d’origine aristocratique, depuis la Révolution accessible à tous. On peut relier cette démarche à celle de stylistes comme Vivienne Westwood ou Jean-Paul Gaultier qui ont, dans le sillage de l’art pauvre promu en 1967 (année de naissance d’Olivier Saillard) par Germano Celant (Boetti, Kounellis, Merz, Penone, Pistoletto, etc.), continué à sublimer l’ordinaire, à redéfinir les canons de la beauté, à mettre en cause le culte de la jeunesse, avec des mannequins du troisième âge.

Dans le cas présent, Axelle Doué, en justaucorps noir, a prolongé sa haute taille avec des Stilettos. On retrouve cette inclusion de l’âge mûr en danse avec les troupes « bis » ou « seniors » du Nederlands Dans Theater ou du Wuppertal Tanztheater. Les vêtements exhibés portaient la double griffe de Renée et d’Olivier. Celui-ci leur a redonné vie et sens poétique avec des intitulés comme Allée des boutons d’orMélancolie des colsVerts des yeux porte manteauArchive de coton placard escalier nuitMonarchie des manches… Les descriptions renouvellent les commentaires du genre : « vert d’ici peu, rose pour toujours », « gris fer, gris amer, gris repenti », « sous les remords d’une jupe d’humeur noire », « dos blousant, basque », « en laine paupière et tweed ongle », « sur un gilet de laine rancunier ciment », « longue robe trempée de sombre ».

Nicolas Villodre

Vu le 24 janvier 2023 aux Archives nationales

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