« Les raisons d’espérer » de Syhem Belkhoja

Pas une nouvelle pièce sur les migrants, pas un nouveau plaidoyer sur l’état de la planète, pas de prêche, pas de leçon : juste la colère d’une « vieille » chorégraphe tunisienne à voir la jeunesse de son pays vouloir partir et pour certains en mourir. Syhem Belkhoja propose une pièce simple, puissante et d’une sincérité immédiate.

Dès le titre, Les raisons d’espérer, il y a paradoxe, voire antiphrase. Tant la pièce, consacrée au drame de l’immigration des jeunes tunisiens -à ce naufrage, au sens exact du terme, de notre époque- ne donne guère de motifs d’espoir et semble choisir systématiquement le contrepied d’avec les usages actuels du spectacle chorégraphique. 

​Cette création ambitieuse, 9 danseurs au plateau, est composée par une figure historique, controversée autant qu’essentielle, de la danse tunisienne : Syhem Belkhoja. Formatrice, programmatrice, figure officielle, la dame est partout mais on en avait oublié qu’elle était d’abord danseuse et chorégraphe, et que si l’existence de la danse tunisienne lui doit beaucoup, elle est bien créatrice, au contact permanent de la réalité des jeunes danseurs de son pays, et cette pièce vient de sa colère. Mais c’est aussi une artiste dont les références remontent aux années 1980 et 1990 et cela explique que Les Raisons d’espérer ressemble peu à ce qui occupe les plateaux aujourd’hui.

Ainsi la pièce est-elle politique et morale, mais sans la moindre tendance à « l’intersectionnalité des luttes » ni prétention à désigner des coupables nécessaires, est-elle ancrée dans le réel mais sans renoncer au lyrisme, est-elle grave et sincère mais sans renoncer au spectacle. Cet objet scénique un peu hors du temps, possède une puissance incontestable, liée à l’implication de son auteur, mais aussi à sa distribution. Celle-ci mêle -il y a quelques duos ou trios élaborés et soigneusement composés- des danseuses très expérimentées, frottées au meilleur de la danse européenne, à un groupe de jeunes quasiment venu de la rue. Il s’agit de danseurs issus du projet El Fabrica lancé à la fin de l’été 2015.

Galerie photo © Jean Barak

Il s’agissait d’organiser des ateliers et des cours de danse dans dix villes principales des gouvernorats du sud de la Tunisie pour donner un but aux jeunes, cibles du recrutement de DAECH parce que désœuvrés. Plusieurs dizaines de danseurs avaient été repérés et formés, quelques-uns sont là et si leur technique pêche parfois, la sincérité supplée largement ! 

Ils ont l’âge, le vécu, le ressentiment, de ceux qui sont partis à travers la Méditerranée et dont nombre n’ont jamais touché terre. 

Alors, tout le groupe, aligné sur la rampe, dos au public, s’enfonce en remontant la scène, vers l’ombre du fond… Alors tous trouvent ces énormes bouées noires -chambre à air de camion ou de tracteur- sur lesquelles ils s’embarquent. Dont ils font des tours, des redoutes, dont ils tombent. Alors ils gisent, enveloppés de couverture de survie. Et parfois ne se relèvent pas quand les mères-sœurs-femmes, toutes de cheveux défaits, les pleurent. Mais ils repartent et les voir se jeter au sol, avec l’énergie et la maladresse d’une sincérité sans faille, porte… Jusqu’à celui qui, juché sur les bouées, s’asperge et frotte un briquet. La référence à l'immolation par le feu au jeune marchand ambulant de Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, n’est pas fortuite ! 

Le propos possède cette immédiate sincérité, cette franchise humaine qui touche juste. Il ne faut pas y chercher d’explications sociologiques ou géopolitiques sur la condition des jeunes maghrébins, sur les pressions sociales ou économiques poussant à l’exil.

Cette pièce n’est pas dans l’air du temps. Elle ne relativise ni ne cherche de responsables lointains, elle ne documente pas pour mieux comprendre : elle exprime un désespoir devant le désespoir. Elle est humaine et sans doute anachronique, reposant sur des conceptions du spectacle de danse d’il y a quelques années. Tant mieux, on n’en peut que plus nettement en recevoir l’absolue sincérité.

Philippe Verrièle

Vu à Aix-en-Provence, le 12 février, au Pavillon Noir

Présentations d’une nouvelle étape de création :

Théâtre National de Chaillot le 28 mai à 19h

 
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