« Les Indes Galantes » à l'Opéra Bastille

Ce n’est pas la première fois que Les Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau sont associées au hip hop. Il faut croire qu’il existe des affinités secrètes entre street dance et baroque. Après les versions de Laura Scozzi (à l’Opéra de Bordeaux)  et Blanca Li (à l’Opéra de Paris), voici celle de Clément Cogitore et Bintou Dembélé. À l’Opéra Bastille.

On raconte que lors de la reprise de 1952 (la première depuis la création de 1761 !) dans la mise en scène de Maurice Lehmann, des effluves de rose diffusées dans la salle baignaient la séquence des « Fleurs » ! Ce n’est pas le cas de la version de Clément Cogitore (artiste contemporain et réalisateur à succès) , et s’il devait y avoir une odeur, ce serait plutôt celle des lacrymogènes…

A défaut d’exotisme, serait-ce le folklore d’aujourd’hui ? Car sur la scène de l’Opéra Bastille, s’affrontent des policiers casqués et armés, type CRS, à une foule anonyme en hoodies et baskets, les danseurs de la compagnie Rualité de Bintou Dembélé et les chœurs, qui représentent tour à tour, les Incas du Pérou, les Perses des jardins luxuriants (Les Fleurs) et enfin les Sauvages d’Amérique*. C' est une interprétation.

Clément Cogitore s’est dit que de nos jours, un opéra-ballet sur fond d’exotisme ne pouvait qu’être politiquement incorrect en ne présentant que l’histoire des vainqueurs et des colonisateurs. Même si le livret original, à le lire, et en l’occurrence à l’écouter, est plus ironique et moins binaire que ça**.

Galerie photos © Little Shao / OnP

Du coup, les esclaves de la 3e Entrée sont forcément des prostituées, les matelots de la 2e, des migrants, et les sauvages des jeunes de banlieue… le tout sans oublier d’éclairer certaines scènes à la lueur des portables ou de commencer le Prologue par un « shooting » en jouant sur le double sens de ce terme. Après après tout un stéréotype peut toujours en cacher un autre. On s’amusera cependant de voir, à la fin, le public conquis et debout applaudir une scène au ralenti évocant les dernières « manifs ».

Les danseurs, des génies du krump, du hip hop, du voguing, glynding, waacking, électro, menés par Bintou Dembélé, représentent, d’une certaine façon, cette armée des deshérités, même si certains d’entre eux – les as du popping évidemment –  font partie des forces de l’Ordre surarticulés genre Power Rangers.

Mais paradoxalement, bien que la danse soit prévue comme partie intégrante de cette opéra-ballet la chorégraphie est singulièrement réduite à sa portion congrue. Sur les vingt-neuf danseurs réunis par Bintou Dembélé, frappent quelques solos ou duos très ponctuels, certes tout à fait époustouflants, et bien sûr, la fameuse Danse du Grand Calumet de la Paix exécutée par les Sauvages, au krump ravageur, qui avait déjà fait l’objet d’un film très réussi de quelques minutes réalisé par les mêmes auteurs pour la 3e scène. Il faut dire que cet extrait est un vrai tube, même pour ceux qui ne connaissent pas Rameau.

Pour le reste, c’est plutôt faible, et on s’extasie plutôt sur la façon dont elle a su faire bouger les excellents choristes (Chœur de chambre de Namur) et les chanteurs, que par la chorégraphie des ensembles. D’ailleurs, de nombreux morceaux, prévus pour la danse, comme les Tambourins ou les rigaudons ne sont pas chorégraphiés… On a même peine à croire que la scène des « Vitrines » d’Amsterdam avec ses prostituées dans la 3e entrée Les Fleurs, ou la scène des pom-pom girls dans la 4e entrée des Sauvages… puissent être le fait de Bintou Dembélé.

Reste la musique, absolument superbe, même si les tempi sont un peu lents, sous la direction de Leonardo García Alarcón, à la tête de sa Cappella Mediterranea, les chœurs exceptionnels, et les merveilleux solistes que sont Sabine Devieilhe, Florian Sempey, Jodie Devos, Edwin Crossley-Mercer, Julie Fuchs, Mathias Vidal, Alexandre Duhamel, Stanislas de Barbeyrac.

Agnès Izrine

Le 1er octobre 2019, Opéra Bastille. À voir jusqu’au 15 octobre.

*L’argument original est le suivant : Constatant que la jeunesse européenne lui préfère la Guerre, l’Amour s’envole vers les Indes à la recherche d’adeptes (Prologue). Suivent quatre histoires réparties en quatre « Entrées » dans un cadre exotique : un pacha libère un couple d’esclaves provençaux (le Turc généreux), une péruvienne promise au Grand prêtre du Soleil s’éprend d’un Conquistador (Les Incas du Pérou), est une sorte de chassé croisé amoureux, sorte de Jeux de l’Amour et du hasard avant l’heure dans une version « persane » où les Princes finissent par épouser les esclaves (Les Fleurs), un Espagnol et un Français tente de séduire une Sauvage d’Amérique mais elle leur préfère un homme de sa tribu (Les Sauvages).

**Par exemple la tirade d’Huescar à la 2e Entrée : C'est l'or qu'avec empressement, Sans jamais s'assouvir, ces barbares dévorent. L'or qui de nos autels ne fait que l’ornement Est le seul Dieu que nos tyrans adorent.

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