« Le problème avec le Rose » de Christophe Garcia & Erika Tremblay-Roy

Pièce de théâtre avec « numéros de danse » et non œuvre chorégraphique, Le Problème avec le rose développe un propos efficace et bien dans l'air du temps. Malgré que la danse y soit une utilité, elle témoigne pourtant de son importance en révélant ce que le discours bien rodé néglige.

En toute rigueur, le présent spectacle ne devrait pas être traité céans, au motif définitif et sans appel qu'il ne s'agit pas de danse… Que l'on s'entende bien, Le Problème avec le rose (2018), pièce d'un auteur répertorié comme chorégraphe comporte beaucoup de danse, et bonne. Mais elle est faite tout autant de mots  – c'est l'élément déterminant – et elle obéit à une logique dramatique qui est celle du théâtre (du logos). En résumé, il y a un texte, celui d’Erika Tremblay-Roy, primé et reconnu au Québec, mis en scène et accompagné de beaucoup de danse illustrant l'action, et interprété par des comédiens qui sont aussi danseurs (ou le contraire, pour le coup ce n'est pas sur le point de l'interprétation, que se situe la question). Petit retour aux bases théoriques, donc, qui permet d'une part de mesurer qu'un artiste n'est jamais condamné à un unique domaine artistique et que pour autant tout ne se confond pas dans le fameux brouillage « indisciplinaire » à la mode, terminologie faussement libertaire qui cache surtout l'absence d'effort pour comprendre l'essence d'une œuvre et des motivations de ceux qui l'ont créée.

Cas théorique intéressant puisque voilà une pièce de théâtre, co-mise en scène par un artiste, également chorégraphe, mais qui dans le cas présent est intervenu en maître de ballet pour ce qui concerne la danse. Pandémie jouant, l'auteur, Erika Tremblay-Roy, par ailleurs directrice artistique du Petit Théâtre de Sherbrooke et avec laquelle Christophe Garcia a déjà créé une pièce, Lettre pour Eléna (2015), n'ayant pas pu s'impliquer physiquement dans la mise en scène (elle était bloquée au Quebec), c'est sur Christophe Garcia qu'a reposé cette recréation de la pièce puisque la distribution, initialement franco-québecoise, n'a pas résisté aux contraintes pesant sur les déplacements intercontinentaux.

Ensuite, il y a une histoire, laquelle comprend nombre d'opportunités pour des moments de danse intervenant comme révélateur d'un état d'émotion des interprètes. Ce qui donne quatre protagonistes, dont l'âge fictionnel semble être celui d'une préadolescence sereine, qui se retrouvent quotidiennement pour inventer des histoires, qui apprennent soudain que « le rose, c'est pour les filles » et qui en sont contraints à devoir prendre position face aux présupposés de genre. L'un des quatre protagonistes adopte les codes de la virilité agressive – comprendre la bagarre –  et le groupe explose en partant en exploration du sombre sous-sol de l'espace (rose) de l'innocence. Tout se finit bien et dans le meilleur des mondes consensuel et dans la morale du temps…

Sinon la danse… Car ce qui est intéressant dans cette pièce de théâtre jeune public à visée « d'éveil des consciences » accompagnée de danse, tient à ce que la danse n'exprime pas la même chose que le texte. Celui-ci offre une conclusion rassurante quand la danse instille un doute. 

Il y a en effet une danseuse dans la distribution qui gomme, à la fois dans la « fable » et dans la danse, tout ce qui établirait sa féminité. Mais, lors de la découverte de la pression du genre (le rose), celle-ci est exclue mais résiste et s'impose au prix d'une danse qui reprend les archétypes de virtuosité masculine… Et cela marche. Mais insensiblement, avec la fatigue et le feu de l'interprétation, quelque chose se dérègle. Danse « masculine » et « féminine » se distinguent légèrement et, mieux, s'accordent en quelques duos qui cessent d'être ceux d'une fraternité pour aller vers une certaine sensualité.

 Cela reste très discret et ne tient qu'à une main qui traîne un peu, un ralenti plus moelleux, une certaine suspension. Assez pour déceler cependant que dans la danse s'éveille ce que « quelque chose » qui serait plaisir voire désir…

Car, contrairement à la « morale » du texte, la danse exprime que l'on ne revient pas en arrière, et en cela elle est plus juste que la fable de cette pièce. Dans une lecture psychanalytique de celle-ci, on peut y voir comment des pré-adolescents sortent de la phase de plateau et découvrent la sexualité, ce dont l'exploration de ce souterrain opportunément découvert donne une traduction assez convaincante. Là où le texte de la pièce gomme cette dimension d'éveil sexuel, la danse en donne les pistes, les indices et les ressorts, en particulier dans l'interprétation de Nina Morgane Madelaine, seule danseuse de la distribution, mais dont l'évolution de la qualité de mouvement au cours de l'œuvre tient de révélateur. Le propos s'avère alors ambigu. Quand le texte se rassure d'un retour à l'état antérieur amendé par une prise de conscience morale, la danse laisse sentir que toute expérience, a fortiori dans ce domaine, est irrémédiable. Et que c'est sans doute bien ainsi.

Philippe Verrièle 

Vu le 24 juillet 2021, au Nouveau Grenier dans le cadre du festival Avignon Off

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