Jiří Kylián au Ballet de l’Opéra de Lyon.

Fin de partie en forme de feu d’artifice pour la résidence artistique de Jiří Kylián au Ballet de l’Opéra de Lyon.

Deux théâtres, un double programme, quatre entrées au répertoire et la reprise de deux ballets emblématiques : pour saluer ses trois années de compagnonnage artistique avec Jiří Kylián, le Ballet de l’Opéra de Lyon n’a pas fait les choses à moitié. La compagnie a offert sur deux semaines une série de pépites qui composaient un somptueux panorama du répertoire du chorégraphe.

L’ouverture des festivités a eu lieu le 4 avril à Décines, où sous le titre intrigant d’Après Hier, le Toboggan a accueilli 14’20’’ et Falling Angels, qui faisaient leur entrée au répertoire, suivis du célébrissime Petite Mort.

14’20’’ est un duo extrait de la pièce 27’52’’ (les titres indiquent tout simplement la durée exacte) qui fut créée à La Haye en 2002 à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du Nederlands Dans Theater. Il a été dansé seul pour la première fois en 2007 en Italie, à Reggio Emilia, lors d’un gala de l’Aterballetto. Sur une musique électronique de Dirk Haubrich, complice de longue date de , un homme et une femme se trouvent et s’explorent.

Le seul accessoire est un tapis de sol qui enveloppe brièvement les corps, tel un lange ou un linceul. Métaphore du décompte entre naissance et mort auquel sont soumises toutes les vies humaines, 14’20’’ était interprété par Aurélie Gaillard et Tyler Galster. Les deux partenaires faisaient preuve d’une belle présence dans une pièce aussi âpre que belle, mais difficile à imposer en entrée de programme.

Dans Falling Angels, place était donnée aux femmes puisque cet octuor sur Drumming I de Steve Reich est, selon son auteur, un hommage joyeux aux performers féminines. Vêtues de maillots noirs, huit danseuses oscillent entre discipline et liberté, s’extrayant progressivement de l’unisson pour trouver leur propre gestuelle.

"Falling Angels" par le Nederlands Dans Theater

Sans doute faudra-t-il encore quelques représentations pour que chaque interprète puisse pleinement s’épanouir dans cette alternance brillante de solos et d’ensemble. Mais le résultat, d’ores et déjà prometteur, illustre la familiarité de la compagnie avec un répertoire pratiqué déjà de très longue date - la première pièce de  Kylián dansée par le Ballet a été La cathédrale engloutie, en 1985.

Final en beauté avec Petite Mort, entré au répertoire en 1997. La pièce, qui fut créée par le NDT à Salzbourg en 1991 pour le bicentenaire de la mort de Mozart, n’a rien perdu de son charme, ni de son mystère… Et lorsque s’éteignent les dernières notes des concertos pour piano n° 21 et 23 de Mozart, on aimerait que cette joute amoureuse à fleurets mouchetés et en (fausses) robes à panier ne se termine jamais… Rendez-vous heureusement était déjà pris, quelques jours plus tard, pour le second programme baptisé cette fois Avant Demain à l’Opéra de Lyon. Au menu, Wings of Wax, Bella Figura et Gods and Dogs, soit deux entrées au répertoire encadrant un ballet iconique.

La scénographie saisissante de Wings of Wax, avec son arbre renversé suspendu au milieu du plateau, installait d’emblée un climat hanté par le tragique et inspiré par le mythe d’Icare, qui brûle ses ailes de cire au soleil. Lui répondait l’interprétation sensible et contenue des huit danseurs du Ballet. Hasard du calendrier, la pièce avait été donnée huit jours plus tôt par le Boston Ballet en tournée à Paris au théâtre des Champs-Elysées. A la comparaison, la balance penchait en faveur des danseurs lyonnais dont la danse peut-être moins spectaculaire mais plus expressive rendait mieux justice à la profondeur de ce paysage chorégraphique.

Bella Figura, que depuis sa création en 1995 par le NDT, on ne se lasse pas de voir et revoir, prenait le relais de l’émotion. Là où ce magnifique ballet est souvent interprété avec une gravité recueillie, les danseurs lyonnais, qui le pratiquent depuis 2007, en soulignaient plutôt cette fois la dimension ludique, piquante, voire humoristique, conformément aux intentions de son auteur qui veut « trouver de la beauté dans une grimace ».

Galerie photo ©  Stofleth

La soirée se clôturait avec Gods and Dogs, découvert il y a quelques années à Paris par le Ballet national de Norvège, et plus récemment à Monaco par les Ballets de Monte-Carlo. Créée en 2008 pour les ‘jeunes’ du NDT II, la pièce explore la fragilité des corps, et les masques ou vêtements dont chacun se protège. Son écriture nerveuse et précise réclame une grande virtuosité. Mission accomplie par les huit interprètes lyonnais, même si là encore les reprises ultérieures permettront à chacun d’épanouir davantage encore sa personnalité.

C’est d’ailleurs ce que Jiří Kylián recommandait aux danseurs, en les félicitant chaleureusement après la représentation, les enjoignant ardemment à rester « toujours ensemble, et toujours eux-mêmes. »

Isabelle Calabre

Vu au Toboggan à Décines le 4 avril 2019 et à l’Opéra de Lyon le 16 avril 2019.

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