« Infini » de Boris Charmatz

Malgré son titre, Infini se cale dans un coin de la Cour de l’Agora à Montpellier Danse pour mieux nous faire toucher le vertige des nombres.

Evidemment, ça peut paraître paradoxal, mais, comme le dit Boris Charmatz dans le programme, finalement : « la pièce ne va pas commencer avant que les spectateurs entrent dans la salle, elle ne va pas se pousuivre au-delà des applaudissements, elle ne durera pas quatre heures, elle n’impliquera pas 200 danseurs… »  Au fond, l’infini est un espace intérieur et dans la mise en relation de chiffres aléatoires entre eux. Il y en a tellement qui bercent notre quotidien ! Après tout on compte la musique, ses pertes et ses bénéfice, la danse, la mesure et les moutons, les jours et les semaines. Notre vie ressemble à une suite infinie de chiffres comme autant de mots de passe…

Galerie photo © Laurent Philippe

Au-delà du comptage permanent, qui demande une agilité mentale diabolique aux danseurs pendant une heure et demie, Infini, ressemble à un état d’urgence absolu, comme en témoignent les gyrophares posés au sol qui servent de décor et d’éclairage à une pièce en tension permanente. Mais surtout ces comptes incessants deviennent une matière sonore surprenante, sur un rythme implacable et modulable, une cadence inouïe, qui pulse et soutient une danse saisissante, exacerbée, excessive, d’une intensité rare. Les gestes semblent puisés à la racine même du chaos. Les interprètes Raphaëlle Delaunay, Maud Le Pladec, Solène Watcher, Régis Badel, Fabrice Mazliah, et Boris Charmatz lui-même, se lancent à corps perdus dans cette danse exigeante et frénétique à la gestuelle insatiable et impatiente, infiniment risquée, curieusement virtuose et époustouflante au sens propre comme figuré.

Galerie photo © Laurent Philippe

Car en plus de tout ça, ils chantent – et plutôt bien, passant sans frémir d’un passage d’Einstein on the Beach de Phil Glass, à l’Air des Sauvages des Indes Galantes de Rameau (encore lui !) , en passant par des comptines allemandes qui font froid dans le dos… entre autres. Parfois c’est drôle et provocant. Mais le plus souvent, ils se contentent de jeter les nombres comme on jouerait aux dés, leur destin à la merci de ce tirage sans pitié, et sans état d’âme où arrivent pêle-mêle dates historiques ou d’anniversaire ou « Rien ». Rien de plus froid que les mathématiques. C’est compter sans l’acharnement des danseuses et danseurs, tournant, sautant, spiralant sur eux-mêmes, tombant, utilisant toutes les techniques à leur disposition pour construire une chorégraphie aussi originale qu’hétérogène. Infini est une sorte de lame de fond qui recouvre toute la danse sur son passage et nous laisse rincés quand elle se retire.

Galerie photo © Laurent Philippe

C’est aussi bien sûr, un point de vue sur notre vie et notre époque. Mais intelligent comme l’est Boris Charmatz, il se garde bien de nous asséner un message qui serait de toute façon réducteur face à l’infini de ses possibles interprétations.

Agnès Izrine

Le 4 juillet 2019, Festival Montpellier Danse, Cour de l’Agora.

Distribution
Chorégraphie : Boris Charmatz
Interprétation : Regis Badel, Boris Charmatz, Raphaëlle Delaunay, Maud le Pladec, Solène Wachter, Fabrice Mazliah
Assistante : Magali Caillet-Gajan
Lumières : Yves Godin
Son : Olivier Renouf
Costumes : Jean-Paul Lespagnard
Travail vocal : Dalila Khatir

En tournée

Du 10 au 14 septembre – Théâtre de la Ville, Festival d’Automne à Paris à Paris (France)

Vendredi 4 octobre – Charleroi danses à Charleroi (Belgium)
Du 17 au 19 octobre – le Lieu Unique à Nantes (France)
Du 7 au 8 novembre – Bonlieu Annecy à Annecy (France)

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