« I am 60 » de Wen Hui : Du féminisme en Chine

Du 15 au 18 octobre, Wen Hui revient sur son histoire familiale, les origines et l’actualité du féminisme en Chine. Rencontre. 

Danser Canal Historique : Wen Hui, le titre de votre nouvelle pièce semble annoncer la présence d’éléments autobiographiques. Qu’en est-il ?

Wen Hui : En effet, j’ai aujourd’hui 60 ans. Selon l’astrologie chinoise, c’est l’âge d’un nouveau départ avec un nouveau corps et une nouvelle vie, puisqu’on a parcouru cinq fois le zodiaque. Il m’a donc semblé que c’était le bon moment pour faire une pièce sur ma vie. Et en plus assez récemment et soudainement, j’ai commencé à m’intéresser à ma mémoire corporelle.

DCH : Jusqu’ici nous avions l’habitude de voir de vous des pièces d’orientation plutôt politiques et historiques, analysant les effets de la grande histoire sur les individus. 

Wen Hui : I am 60 ne fait pas exception. En fait il y a trois niveaux dans la pièce : l’histoire du féminisme en Chine, son actualité et mon autocritique, une réflexion sur ma vie, ma carrière, mon bilan. A l’origine, tout est parti d’un projet de recherche sur la période de la grande famine, de 1959 à 1961. L’idée était d’interviewer des septuagénaires qui avaient vécu cette période. J’ai demandé à mon oncle quelles personnes de notre famille pouvaient parler de cette partie de notre histoire. Il a dit qu’il n’y avait plus que ma troisième grand-mère, autrement dit, la tante de mon père. Elle remplaçait en quelque sorte ma grand-mère quand j’étais enfant puisque ma vraie grand-mère est décédée avant ma naissance. Cette troisième grand-mère descend d’une famille aisée. Elle me disait qu’elle n’avait pas eu à souffrir de la famine parce qu’avant 1949 elle avait été riche. Comme d’autres. Ensuite tout le monde devait manger à la cantine. Et elle, elle y travaillait. J’y suis allée et j’ai fait deux films documentaires sur sa vie, alors qu’elle habitait à la campagne et était encore paysanne. 

DCH : Quelle était votre relation, au sein de votre famille, avec cette « troisième grand-mère » ? 

Wen Hui : Elle m’avait beaucoup soutenue dans ma jeunesse pour que je puisse exprimer mes opinions. Nous disions toujours qu’elle était féministe, alors qu’elle ne connaissait même pas le mot. Mais elle vivait en féministe. 

DCH : Comment devient-on féministe en Chine ? 

Wen Hui : Quant à ma troisième grand-mère, c’est l’histoire de sa propre vie. Elle avait douze ans quand elle a épousé mon grand-oncle. Elle a eu son premier enfant à quatorze ans. Son enfant est mort après trois jours. Quand elle avait vingt ans, son mari la trompait avec une autre femme. Elle m’a parlé de tout, elle avait des souvenirs très détaillés. Mon père a toujours refusé de me raconter notre histoire familiale. Aujourd’hui il est décédé. Avec I am 60, je voulais justement aussi réfléchir au mouvement féministe en Chine dont le point de départ était le cinéma des années 1930 qui a eu une grande influence. Beaucoup de femmes ont vu ces films qui portaient des titres comme Déesse  ou Femme nouvelle. Ils montraient le quotidien difficile des femmes, entre l’éducation des enfants et le travail. Une vie est tellement dure, et le mari sort et s’amuse avec une autre ! Jusqu’à ce que la femme prenne en main sa vie et son destin. Les scénarios sont simples, mais le message est fort. A l’époque, les femmes commençaient à réclamer leur indépendance car dans la culture chinoise traditionnelle, la femme ne sort pas. Elle est femme au foyer. 

DCH : Quelle est la vie des ces films dans la Chine d’aujourd’hui ? Les regarde-t-on encore, ou à nouveau ? 

Wen Hui : A partir des années 1950, on cachait ces films parce que l’influence occidentale y était forte, par le style du scénario, des dialogues et par la musique qui ressemble au jazz. L’industrie du film chinoise était à Shanghai. La nouvelle influence cinématographique était soviétique, comme pour le ballet et l’opéra, comme ma première professeure de chorégraphie qui avait étudié en Russie. Aujourd’hui les films des années 1930 rencontrent un public très restreint. Mais il y a des amateurs qui adorent. Ce qui est surprenant, c’est que ces films sont tellement expérimentaux ! Une fois, un technicien dans un théâtre en Chine disait : Ah, c’est un film de Wong Kar-wai, et j’ai répondu : Non, c’est tourné bien avant ! Ca fait 90 ans déjà ! Et pour les femmes, les choses n’ont pas tellement bougé! Elles luttent toujours pour se faire entendre. 

DCH : Dans la Chine d’aujourd’hui, y a-t-il une place pour le féminisme ? 

Wen Hui : Dans ma génération, il était impossible de se déclarer publiquement féministe, contrairement à l’Europe. On a peur de dire ça, d’être considérée comme une radicalisée, même par les femmes. Je m’en cachais toujours, j’avais peur. Mais aujourd’hui en Chine aussi, des jeunes se réclament du féminisme, surtout après avoir étudié à l’étranger. J’en ai rencontré une, une étudiante de 24 ans qui le disait franchement. J’étais bluffée. Et contente. Il y a aussi des groupes de discussion féministes, des forums. La Chine a connu son moment meetoo, et la répression. Elles voulaient dénoncer des faits à l’occasion de la journée internationale de la femme du 8 mars et ont été arrêtées en amont. Le mouvement est parti du témoignage d’une jeune femme victime de harcèlement. Elle a porté plainte, plusieurs années après les faits. Il y a eu un procès et beaucoup de jeunes femmes se sont rassemblées devant le tribunal pour la soutenir, alors qu’il faisait très froid. C’était en janvier 2015, à Beijing. 

DCH : Et vous-même, vous est-il possible de vous définir comme féministe ? 

Wen Hui : Maintenant, à 60 ans, si je fais ce spectacle, c’est peut-être pour me libérer moi-même. Je voudrais enfin être vraiment indépendante. Et pour cela, je dois apprendre de la jeune génération. J’ai donc rejoint un groupe féministe international créé sur internet, et suivi des webinar pour mieux comprendre ce mouvement. En même temps, même chez les jeunes, tout le monde ne s’exprime pas. La majorité a d’autres soucis. Même des femmes trentenaires trouvent bizarre que je parle de féminisme. Et les hommes considèrent que je suis folle. Comme au village où les gens ont beaucoup parlé de moi quand j’y suis arrivée. On la trouvait un peu bizarre, cette femme, moi donc, qui ne veut pas d’enfant et qui, à minuit, travaille encore à l’ordinateur au lieu de dormir ! Sans parler du fait que je danse encore, alors qu’aujourd’hui en Chine, les danseuses commencent à dire qu’elles sont trop vieilles quand elles ont vingt-sept ans ! 

DCH : Dans les vidéos que vous projetez dans I am 60, on voit aussi votre mère. Comment vivaient vos parents quand vous étiez enfant ? 

Wen Hui : Mon père et ma mère étaient tous les deux enseignants. Lui, professeur d’histoire, elle institutrice. Tout tournait autour de la Révolution culturelle de Mao alors que ma mère vivait selon les traditions et obéissait à mon père. Elle n’était pas vraiment intéressée par le féminisme. Bien sûr, elle avait sa propre opinion, mais elle se taisait, même si elle était peut-être en désaccord avec lui. Quand j’étais jeune, ils étaient donc très occupés, par le travail et par la Révolution culturelle. Ils étaient très peu à la maison. 

DCH : Je m’étais souvent demandé pourquoi vous avez choisi une approche documentaire pour vos spectacles et parlez beaucoup d’histoire. Peut-être avez-vous été en contact avec ces questions par votre père ? 

Wen Hui : Exactement. Mais en plus, nous avons vécu l’impact direct de la grande histoire sur nos corps-mêmes. En 1968, Mao disait que tous les jeunes devaient travailler au village et à partir de là, le Parti envoyait tous les jeunes, y inclus ceux issus des cercles intellectuels, à la campagne pour aider les agriculteurs. Seuls ceux qui étudiaient les arts ou les sports, pour la gloire de la patrie et du parti, étaient épargnés. C’est justement pour cela que mon père m’a inscrite dans une école de danse. Ce n’était pas mon choix, pas du tout. Mais en quelque sorte, mon père y voyait une question de survie. Moi, à cette époque, je voulais devenir reporteure de guerre ! 

DCH : C’est donc, paradoxalement, la Révolution culturelle de Mao qui vous a amenée à la danse ? 

Wen Hui : L’histoire commence même avant mon inscription à l’école de danse. J’ai commencé à danser quand j’étais une jeune fille, vers 1967. Tout le monde dansait dans la rue, on dansait pour Mao. J’en faisais partie. On dansait toujours en groupes. Nous dansions avec le livre rouge de Mao à la main, pour obtenir de bonnes notes. 

DCH : Apprendre la danse sous Mao, cela signifiait quoi ? 

Wen Hui : A cette époque, au début des années 1970, les écoles de danse enseignaient surtout le yangban xi, l’opéra révolutionnaire. Il y avait un répertoire de huit opéras, approuvés par l’épouse de Mao. Pas un de plus. Bien sûr, on pratiquait aussi le ballet classique, le ballet révolutionnaire, la danse traditionnelle chinoise et la danse folklorique. 

DCH : On imagine mal la moindre liberté d’expression, même pas par le geste. 

Wen Hui : C’était comme à l’armée, une forme de service militaire. Nos corps ne nous appartenaient pas. Ils appartenaient au pays. Nous n’avions pas la permission de nous exprimer. 

DCH : Vous avez pourtant pu étudier la danse en Allemagne et aux Etats-Unis. Comment était-ce possible ? 

Wen Hui : En effet, certaines personnes pouvaient étudier à l’étranger. J’ai donc pu aller à New York et à la Folkwangschule d’Essen. Depuis, je veux utiliser mon corps pour parler de questions qui sont au cœur de nos sociétés. Plus tard, je me suis posée la question : Pourquoi je veux continuer à danser ? La réponse : Je veux dire ce que je pense et encourager les femmes des jeunes générations, car il faut vraiment qu’elles disent ce qu’elles pensent. 

Propos recueilles par Thomas Hahn

I am 60 

de et avec Wen Hui

Dramaturgie et conseil : Zhang Zhen
Musique : Wen Luyuan
Vidéo : Rémi Crépeau et Zhou Xueping

Théâtre des Abbesses, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Du 15 au 18 octobre 2021

https://www.theatredelaville-paris.com/fr/spectacles/saison-2021-2022/danse/i-am-60

 

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