Hommage à Micha Van Hoecke

Le 7 aout dernier, Micha van Hœcke s'éteignait à l'âge de 77 ans en Italie et dans une totale indifférence hexagonale. 

Pourtant, il aura été l'une de ces personnalités sans lesquelles la danse française n'aurait pas tout à fait été la même. Regrettable silence d'autant que, né à Bruxelles le 22 juin 1944 d'un père belge, peintre, musicien et décorateur, et d'une mère russe chanteuse tzigane, Micha van Hoecke avait quelque chose d'un peu français puisqu'il passa son enfance et sa jeunesse à Paris. Les conditions y sont rudes, mais le jeune garçon suit les cours de l'Ecole russe et, à neuf ans, assiste à un spectacle des Ballets du Marquis de Cuevas. Révélation immédiate qui le conduit avec sa sœur qui sera aussi danseuse, Marina (disparue en 2010) chez madame Preobrajenska, la grande danseuse (bien que toute petite) des Ballets Russes.

Il va alors baigner dans ce chaudron pédagogique qu'est alors Paris et progresse rapidement. Il joue également au théâtre et apparaît même dans quelques films. Il est sollicité pour une audition, très jeune donc, pour un jeune chorégraphe qui cherche une doublure pour son danseur. Le projet s'appelle Voyage dans le cœur d'un enfant, le danseur Patrick Belda et le chorégraphe Maurice Béjart. Le projet ne vit pas le jour, la véritable rencontre viendra plus tard, mais l'anecdote permettait à Béjart de dire qu'il connaissait Micha depuis tout gamin…

Enfant de la balle, déjà pleinement interprète plus encore que danseur, Micha van Hœke entre dans la compagnie de Roland Petit en1960-1961. L'expérience ne le satisfait pas pleinement et il part, en 1962, vers sa ville natale. Béjart le prend comme élève-boursier. Un remplacement au pied levé et le jeune danseur devient une figure de la compagnie. Il y rencontre un complice avec lequel il va partager la scène – par exemple dans le fameux Variation pour une porte et un soupir (1965) : Patrick Belda. Solaire et né à peine un an avant lui, il devient pour Micha van Hœcke une manière de frère et de modèle. La disparition brutale de ce dernier dans un accident de voiture porte un sérieux coup à Micha van Hœcke qui met plusieurs années à s'en remettre mais qui va le rapprocher de Béjart. La présence scénique de celui que l'on appelle volontiers de son seul prénom, Micha, séduit le chorégraphe qui lui confie en particulier le rôle de Pétrouchka dans le Nijinski clown de Dieu (1971) aux côtés de Jorge Donn, Suzanne Farrell et Victor Ullate, excusez du peu…

Mais Micha qui ne se considére pas tant comme danseur que comme interprète, s'intéresse à toute les dimensions du spectacle. Il aime la théâtralité, le jeu, l'expressivité et il se rapproche de cette école Mudra que fonde Béjart en 1970. Il en devient le directeur artistique, monte des chorégraphies pour les élèves, mais se consacre surtout et de plus en plus souvent à la création. En 1972, la compagnie d'Anne Béranger est invitée dans la cour d'Honneur du Palais des Papes d'Avignon et l'histoire de la danse se souvient de la longue silhouette de Carolyn Carlson inscrite sur les pierre du lieu pour sa chorégraphie Rituel pour un rêve mort. Le programme comportait deux pièces et l'histoire ne se souvient plus vraiment de celle qui précédait : elle s'intitulait Antigone 2, était signée Micha van Hoecke et faisait alors figure d'événement en particulier à cause d'une belle distribution autour de la grande Claire Motte… Et où, si l'on avait bien cherché on aurait aussi remarqué parmi les danseurs une jeune toulousaine, ex-demi-soliste du ballet de Strasbourg, Marguerite Marin, dite Maguy. Celle-ci, rencontré à Mudra, est la compagne de Micha van Hœcke… La pièce n'est pas un succès mais la chorégraphie ne va plus quitter Micha.

De retour à Bruxelles, Micha van Hoecke fonde une compagnie, Chandra (La Lune en sanscrit) où l'on retrouve un certain nombre des jeunes danseurs qu'attire Béjart, dont outre Maguy, épouse de Micha, un certain Dominique Bagouet. Pour Chandra, Micha crée Les Vallées du Songe qui, avec une création de Béjart, constitue le programme de tournée de la jeune compagnie (le fait démontre que le chorégraphe du Ballet du XXème siècle ne voyait pas du tout d'un mauvais œil ce petit groupouscule d'activistes). Le groupe se dissout mais, toujours avec Maguy, un groupe se constitue au sein même du Ballet du XXe siècle, baptisé Yandra et plus axé sur la théâtralité. Si Maurice Béjart a toujours été attaché à Micha van Hœcke et si celui-ci a tenu à peu près tous les rôles dans la compagnie (danseur, maître de ballet, chorégraphe, etc…), une véritable différence de sensibilité les sépare. Micha porte beaucoup plus son attention sur le théâtre-danse. Il affirmait :« je crois seulement pouvoir réunir tous les gens qui ont ce qu'il faut pour réussir un spectacle. Pour moi, le ballet se meurt dans son œuf et c'et la force des choses. Il est temps de retrouver d'autres formes nouvelles, sans pour autant laisser tomber totalement la danse… » (Les Saisons de la danse n°46, Eté 1972). Mais cette prise de position que l'on pourrait penser « anti-béjartienne » ne lui fait pas remettre en cause sa collaboration avec Béjart, au contraire.

En ces années-là, le goût de Micha pour les spectacles multidisciplinaires va trouver à s'exprimer auprès de Béjart même. Ainsi, Yandra va permettre la création de Notre Faust (1975) où se croisèrent Maguy Marin et Monet Robier (la fille de Rosella Hightower), Jorge Donn et Yann le Gac. Et si Maurice Béjart assura la première (et le film), très rapidement Micha le remplaça…

Directeur de Mudra, de 1979 à 1981, mais toujours de plus intéressé par la chorégraphie, il fonde une nouvelle compagnie avec d'anciens « Mudristes », l'Ensemble Micha van Hoecke qui s'installe en 1981 à la Maison de la Culture de Tournai. Cette même année, il collabore à la chorégraphie du film de Claude Lelouch Les uns et les autres. En 1984, la compagnie migre vers l'Italie. Micha van Hoecke s'est trouvé un pays qu'il ne va plus guère quitter. Il va multiplier les collaborations avec les grandes institutions transalpines (Teatro dell'Opera di Roma - Berg Kristall de Silvano Bussotti en 1983, Hommage a Petrassi en 1984, Fellini en 1995) ; Scala de Milan (Orfeo di Poliziano en 1983 conçu avec le décor designer Luciano Damiani); San carlo di Napoli (Lucie !) 1987.

Proche du chef d'orchestre Riccardo Muti, il va particulièrement collaborer avec le Festival de Ravenne que crée en 1990, Maria Cristina Mazzavilani, l'épouse du Maestro. On y voit alors nombre de créations du chorégraphe de Adieu à l'Italie (1992, prix de la critique italienne de la meilleure chorégraphie moderne) à Pink Floyd et Carmina Burana pour le Corps de Ballet du Teatro Massimo de Palerme, qui clôture en beauté en 2018 cette collaboration et reçoit à nouveau le prix de la critique italienne pour la meilleure chorégraphie moderne. 

A Ravenne, il collabore alors avec tous les grands noms du ballet italien, Luciana Savignano, Alessandra Ferri, Chiara Muti et Massimiliano Guerra ou Alessio Boni. En 2006, la pièce Maria Callasla voix des choses, est saluée par les critiques pour son intensité. Micha van Hoecke et son Ensemble vont largement tourner l'œuvre, ce qui valu au chorégraphe, de se voir reconnaître lors de son passage aux États-Unis comme l'une des figures les plus importantes de la danse-théâtre. C'est également à Ravenne qu'il fait ses débuts de metteur en scène d'opéra, avec La Muette de Portici en 1991.

Micha van Hoecke devient alors une personnalité de référence de la danse italienne. En 1997, il a été nommé coordinateur de la danse du Teatro Massimo de Palerme, avec la tâche de s'occuper de la chorégraphie d'Aïda, une œuvre qui inaugure la réouverture du même théâtre (1998) et en 1999, il y est nommé directeur de la danse et chorégraphe principal. Il y monte en 2001 sa version des Mariés de la tour Eiffel avec succès. Sa réputation atteint le grand public et il va même chorégraphier avec son Ensemble, pour le Concert du Nouvel An 2005, diffusé sur Rai Uno en direct à la télévision depuis le Teatro la Fenice de Venise… 

Sans doute cet ancrage dans une certaine culture italienne officielle a coupé Micha van Hoecke d'autres milieux et son absence sur les scènes françaises n'eut d'égal que le silence français qui a entouré sa disparition. Pourtant, ne serait-ce qu'à travers Maguy Marin ou Dominique Bagouet (celui du Voyage Organisé par exemple)- son influence via la recherche d'une certaine forme de ballet-théâtre mérite d'être soulignée.

Philippe Verrièle

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