Histoire de Lacs

A l’occasion de la diffusion à Chaillot Théâtre national de la Danse du Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj, Danser Canal Historique revient sur l’histoire de ce chef-d’œuvre de la danse classique.

Le Lac des cygnes est sans doute, aux yeux du public, le ballet emblématique de la danse classique, plus encore que Giselle. Il faut avouer qu’il concentre l’essentiel d’une tradition féérique et fantastique complexe qui déploie, au-delà de ses ailes, des ramifications profondes issues de traditions diverses (mythologie grecque, folklores nordiques celtiques, contes russes et même poèmes persans) , qui prennent sans doute leur force dans notre inconscient. Voilà pourquoi toute parodie de ce ballet mythique, toute allusion, est immédiatement comprise, même pour ceux qui sont éloignés du monde du ballet. Sa musique signée Piotr Illitch Tchaïkovski, archi connue, aux thèmes ressassés, ne contribue pas pour peu à cet effet, d’autant que c’est l’une des très rares partitions de ballet à pouvoir s’ériger au rang de chef-d’œuvre à part entière.

Le Lac des Cygnes - Rudolf Noureev - Opéra de Paris

Reste qu’aucun grand ballet classique n’a donné lieu à autant de versions ni autant de relectures que ce Lac des cygnes, dont les débuts furent pourtant difficiles.

Les origines

Tout laisse à penser que c’est Tchaïkovski lui-même qui aurait eu l’idée du livret initial. Même si Vladimir Beguitchev et Vassili Gueltser en seront crédités (dans la version de 1977). De fait, le Théâtre Bolchoï de Moscou venait de refuser au compositeur un opéra : Ondine. Une histoire très proche de La Petite Sirène d’Andersen, qui raconte les amours impossibles d’un chevalier et d’une fée des eaux. D’ailleurs, le thème principal du Lac des cygnes, joué par le hautbois dès le prélude, provient directement de l’opéra, tout comme celui de l’adage du 2acte entre Siegfried et Odette issu d’un duo chanté entre les protagonistes.

Andersen est justement l’auteur des Cygnes sauvages. Onze fils d’un roi sont métamorphosés en cygnes par leur marâtre qui est une sorcière. Leur sœur Elisa part à leur recherche en suivant une rivière. A l’embouchure, elle trouve onze plumes blanches, et, à la tombée du jour, les cygnes se posent et reprennent forme humaine. Après bien des péripéties, Elisa arrivera à rompre le maléfice. 

Autre source d’inspiration pour Tchaïkovski, russe cette fois, Le Tsar Saltan de Pouchkine qui raconte que le Tsarévitch, parti un arc à la main, sauve un cygne attaqué par un vautour. Quand il doit se marier, le cygne lui apparaît, lui révèle que le vautour était un enchanteur et se transforme en princesse. Enfin, Le Voile dérobé de Johann Muaseus, lui fournit le titre Le Lac des cygnes dont l’eau possède des qualités miraculeuses, où vit Benno, un pieux ermite qui fut autrefois chevalier. Il y guette le retour des cygnes car il a été amoureux d’une fille-cygne de Léda. Elle peut reprendre forme humaine au solstice avec ses compagnes. S’il ne la revit jamais, son jeune serviteur réussit à séduire l’une d’elles. 

La symbolique

Le cygne est une créature ambiguë, volontiers androgyne. Si sa blancheur, évoque la pureté virginale, « une impatience de plumes vers l’idée » dirait Mallarmé, son humeur belliqueuse suggère plutôt la virilité martiale. Le mythe de Léda, dans lequel Zeus se transforme en cygne, pour séduire la nymphe en témoigne. Il est le prince guerrier et la vestale. L’innocente et l’artificieuse, en quelque sorte !

De plus, anatomiquement, l’oiseau, parmi les plus imposants volants, présente plusieurs particularités étonnantes : son plumage est blanc, mais sa chair est noire, et surtout, il est l’un des rares volatiles à posséder un pénis. L’imagination fera le reste pour camper cette dualité que représente à jamais Odette le cygne blanc, et Odile le cygne noir.

L’Histoire
 
La première version du ballet de 1877 fit un « bide » absolu ! Il faut dire que la chorégraphie de Waslav Reisinger, maître de ballet médiocre, ne profita pas à l’ouvrage. De plus, il découpa la partition, y ajouta des morceaux d’autres compositeurs « de ballet » qui dénaturèrent totalement l’œuvre de Tchaïkovski. Et pour couronner le tout, Pelagia Korpakova, titulaire du rôle d’Odette.Odile, était « lourde et inexpressive » ! Pour autant, les versions suivantes signées du chorégraphe belge Olaf Hansen (1880 et 1882) n’ont pas plus de succès. Il faut attendre 1888 et une version pragoise du seul deuxième acte monté par Augustin Berger pour qu’un intérêt commence à poindre. Ce qui sera confirmé par un deuxième acte réglé par Lev Ivanov d’après les indications de Marius Petipa produit au Théâtre Mariinski de Saint-Petersbourg le 17 février 1894 lors de l’Hommage à Tchaïkovski qui venait de mourir, pour qu’enfin, le triomphe soit au rendez-vous 

 

Ce qui décida Petipa à monter le ballet en entier. Commencèrent alors des interpolations et des coupes de la partition originale (dont la totalité pourrait donner lieu à un ballet de quatre heures au moins) qui seront le fait de toutes les versions suivantes. Le contraste entre les actes I et III signés Petipa, et II et IV dits « blancs » – c’est-à-dire ceux des cygnes – réglés par Lev Ivanov contribuèrent énormément à l’équilibre du ballet. Petipa étant à son meilleur dans les variations virtuoses (c’est lui notamment qui régla le grand pas de deux du Cygne noir, et ses 32 fouettés !) et dans les danses d’origine folkorique (Danse espagnole, Mazurka…).

Le génie d’Ivanov fut d’inventer une construction dramatique autour du Corps de ballet et non plus du couple principal, introduisant une sorte de forme chorale où l’on retrouve des lignes aux tracés changeants, des rondes, des alanguissements collectifs. Ce contraste entre la virtuosité de Petipa et la poésie d’Ivanov enrichit considérablement la dramaturgie du Lac des cygnes qui ne quitta plus l’affiche (en Russie) depuis cette date. Apanage de la Russie, sa version intégrale ne fut incorporée qu’en 1960 au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris.

Les livrets

Bolchoï, Moscou, 1877 : L’action se passe en Allemagne. Le Prince fête sa majorité avec Benno, son meilleur ami, d’autres compagnons et son précepteur, Wolfgang. Paysans et paysannes viennent le féliciter quand sa mère entre et lui indique qu’il lui faut se marier. Dans la soirée, apercevant des cygnes, il part avec Benno les chasser.

Alors qu’il allait tuer un des cygnes, une jeune fille habillée de blanc portant une couronne apparaît. Elle lui révèle être le cygne qu’il a failli tuer et lui raconte qu’elle s’appelle Odette, la fille d’une fée, qui est morte mais lui a donné une couronne comme talisman. Son père s’est remarié et sa marâtre est une sorcière, qui se transforme en hibou. Elle est retenue par son grand-père au fond d’un lac, pour la protéger. Mais il l’autorise à s’amuser avec ses compagnes dans la journée, transformées en cygne. Sa marâtre ne la laisse pas en paix mais elle perdra le pouvoir de lui nuire le jour où elle se mariera. En attendant, seule sa couronne la protège. Le prince jure de l’épouser.

La reine donne une fête au château où elle convie des fiancées potentielles. Aucune ne lui plaît. Arrive alors Von Rothbart et sa fille Odile. Le prince se méprend et pense qu’il s’agit d’Odette. Au moment où il se fiance avec elle, Rothbart se transforme en démon, Odile rit, on aperçoit un cygne blanc portant une couronne à la fenêtre, le cri du hibou retentit et le Prince part éperdu.

Au dernier acte, alors qu’une tempête se déclenche, Odette explique au Prince qu’elle n’a pas le pouvoir de lui pardonner et doit retourner à sa vie de cygne. Il lui arrache alors sa couronne pour qu’elle reste avec lui. Un hibou passe en criant au-dessus d'eux, portant dans ses griffes la couronne d'Odette que le prince vient de lancer. Perdant, de ce fait, sa protection, Odette meurt dans les bras du prince et tous deux sont engloutis dans une terrible tempête.

Dans la version Petipa / Ivanov de 1895, le livret reste très semblable. Le 1er acte est encore « paysan ». Ainsi Petipa règle une « fête paysanne » au 1er acte où se succèdent un pas de trois, une valse pour vingt-quatre couples, un boléro et une mazurka. Au 2acte, Odette lui explique qu’elle est une princesse, victime avec les autres jeunes filles d’un méchant génie qui la surveille sous la forme d’un hibou et que seul un serment d’amour éternel les délivrera. Siegfried jure.

Le 3acte est semblable, sauf que Petipa ajoute toutes sortes de danses et l’époustouflante variation du Cygne noir.

Acte III - Variation d'Odile Svetlana Zakharova  (Ballet du Théâtre de la Scala) 2004

Le 4acte est adouci : Odette pardonne à Siegfried, mais condamnée à vivre sans lui, elle préfère mourir et se jette dans le lac. Le hibou arrive en volant. Siegfried se poignarde. Le hibou tombe mort. Le lac disparaît. Sur la mer, des nymphes et des naïades enlèvent Odette et Siegfried vers le temple du bonheur éternel.

Acte IV - Opéra national de Paris . Agnès Letestu et José Martinez

Les transformations

Au cours de son histoire, ce Lac des cygnes connut de nombreuses versions et altérations que nous n’énumérerons pas ici. Notons pour l’anecdote que Gorski en créa trois versions, dont une en 1920, qui ne conservait que quelques ports de bras et arabesques de l’Acte II, le tout dansé en tuniques grecques à la Isadora Duncan, et avec deux danseuses pour se répartir les rôles d’Odette et d’Odile. Cette version « moderne » qui ne connut que seize représentations, apporta une innovation majeure en créant le rôle du Bouffon qui restera dans les versions ultérieures. La seule autre version qui confiera à deux danseuses les rôles d’Odette et d’Odile sera celle de la célèbre Agrippina Vaganova au Kirov (Mariinski) dans une recréation un peu étrange qui situait l’action en 1830, avec un livret très remanié et un peu « gore » dans lequel Odette meurt blessée par Rothbart au cours d’une partie de chasse et où Siegfried se poignarde sur son corps ensanglanté.

Les autres versions russes sont des déclinaisons de l’originale, avec des aménagements pour améliorer la dramaturgie dans un souci d’efficacité en coupant et déplaçant les divers morceaux de la partition de Tchaïkovski. La seule version intégrale qui utilise toute la musique dans son ordre initial est celle de Lioubov Serbrovskaïa donnée à Saratov en 1955. 

Au fil du temps, les personnages de Benno, l’ami de Siegfried, Wolfgang, son précepteur et du Bouffon, ont tendance à se substituer les uns aux autres. Benno a aujourd’hui disparu de toutes les versions, Noureev a remis à l’honneur le personnage de Wolfgang, mais comme le double de Rothbart, le Bouffon se maintient dans la plupart des ballets.

Idem pour les fins heureuses ou malheureuses. Le principal changement venant de la doctrine soviétique qui voulait une « conclusion positive » illustrant la victoire du bien sur le mal, donc de Siegfried sur Rothbart. Les deux protagonistes sont, dans un premier temps engloutis, mais l’amour de Siegfried qui accepte de se sacrifier suffit à briser le maléfice et ils réapparaissent, Odette étant transformée en femme (versions Messerer, Lopoukhov, Bourmeister (1953) Grigorovitch (1969).

Déclinaisons

Les versions de la deuxième moitié du XXe siècle, fort nombreuses, ont toutes tendance à psychologiser le récit, avec complexe d’Œdipe et homosexualité supposée de Siegfried à partir du trio composé par le Prince, Rothbart et Odette, surtout quand on y adjoint en arrière plan, la figure de la mère et l’injonction du mariage. C’est le cas de la version de John Neumeier (Illusions comme un Lac des cygnes 1976), de Bertrand d’At (1998), comme de Rudolf Noureev (1984), qui en profite au passage pour développer le rôle masculin, avec, notamment, un magnifique solo au début de l’Acte II.

Signalons aussi la version de cygnes au masculin du Swan Lake de Matthew Bourne dans la cour d’Angleterre des années 60 dans laquelle Siegfried triomphe de sa mère castratrice et épouse le Cygne blanc, les cygnes unisexes de Mats Ek, et celui plutôt noir et fantasmagorique de Jan Fabre qui garde l’intégralité des actes « blancs » mais fait intervenir un magnifique hibou filmé pour l’occasion, sans oublier la version traditionnelle et iconoclaste d’Andy DeGroat.

Enfin, le Black Swan réalisé par Darren Aronofsky oscille entre le film d’horreur et le fantastique, dans lequel Natalie Portman est frappée d’une malédiction en forme de psychose.

Plus récemment, on retiendra celui, très poétique et sublimé de Raimund Hoghe, la longue rêverie romantique et plutôt abstraite de Radhouane El Meddeb ainsi que LAC de Jean-Christophe Maillot.

Dans cette création, le chorégraphe à la tête des Ballets de Monte-Carlo proposait une relecture où le passé, et notamment les parents (en ajoutant un père qui n’existait pas jusque-là) de Siegfried prenaient toute leur importance.

C’est aussi le cas de ce Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj, qui garde la trame amoureuse et le conte ensorcelant, tout en le faisant entrer de plain pied dans notre siècle.

Agnès Izrine

Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj, du10 au 26 juin, Chaillot Théâtre national de la Danse

 

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