Festival Kalypso : « Zéphyr » de Mourad Merzouki

Festival Kalypso : Mourad Merzouki en pleine mer.

Porté par une vigueur maritime, la nouvelle création de Merzouki brave les vents contraires de la pandémie. 

A la fin, Calypso et Ulysse s’étreignent telle la houle qui éclate sur un rocher. Au-dessus d’une mer tumultueuse et sur fond de chants grecs, l’équipage de leur navire fait battre les vagues sous leur jupons géants, le voile se transformant en flots. Mais on s’égare…  Lâchons du lest et acceptons de flotter au gré du vent ! Mourad Merzouki ne dit-il pas qu’avant tout, chacun doit ici pouvoir suivre sa propre imagination ? Et c’est de bon sens, même si le chorégraphe suggère lui-même que les dix danseurs-matelots de Zéphyr  sont peut-être des migrants sur une embarcation de fortune, au risque de leurs vies – ce qui ne serait sans les rapprocher un peu plus d’Ulysse. 

En appliquant un fact-check rapide, les thèmes principaux de cette nouvelle création de Merzouki sont le vent, la navigation, le travail d’équipe, le danger… Et il n’y aucun doute que les dix danseurs, lancés sur une traversée, feraient un formidable équipage. Après tout, cette pièce est la réponse de Merzouki à une commande – d’abord noyée dans la pandémie et puis repêchée in extremis – par la direction du Vendée Globe, cette célèbre course océanique – mais en solitaire – qui nourrit tant d’imaginaires. Zéphyr  devait être présenté lors la cérémonie d’ouverture 2020. Et qui y a-t-il pour assurer le spectacle dans une course à voile, si ce n’est le vent ? Sans lui, ou en cas de vents contraires, tout n’est qu’ennui et lassitude, comme on le sait depuis qu’Agamemnon attendait son Zéphyr utile. Si seulement il l’attendait toujours…

Galerie photo © Laurent Philippe

Des corps-éléments

Pour Mourad Merzouki, qui est certes chorégraphe, le rapport initial au corps et au poids s’est forgé dans une école de cirque. Est-ce pour cela qu’il aime tant faire travailler ses danseurs à partir d’agrès ? Si le cirque actuel réinvente sans cesse les agrès classiques, Merzouki les transpose et change d’échelle. Il y avait ces inventions métaphoriques au sujet de nos vies bien réelles, tels ce mur d’escalade dans Vertikal ou bien le sol numérique aux abîmes imprévisibles dans Pixel. Et maintenant, dans Zéphyr, c’est le vent en personne qui fait agrès, tempête soufflée par une batterie d’hélices bouchant autant d’hublots circulaires. On est immédiatement fasciné par ces énormes trous dans une paroi aux airs de paquebot, série d’ouvertures qui absorbent et recrachent, aspirent et libèrent les danseurs, comme autant de bourrasques en pleine mer.  

Pour leur danse fluide et esthétique, Merzouki a forgé un vocabulaire chorégraphique qui brasse énormément d’air, confie les corps aux courants atmosphériques ou maritimes et incarne le mouvement des vagues. Et si les machines à brouillard sont monnaie courante sur les scènes, leur combinaison avec la force du vent crée ici des images plus agitées que d’habitude. En faisant danser ses interprètes sur les crêtes de vagues imaginaires, Merzouki songeait aux migrants qui risquent leurs vies en mer. Mais en ces jours plus que troublants, on pensera également, à travers la beauté des nuées de brouillard scénique, au gaz lacrymo à la frontière terrestre de l’Union européenne. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Des agrès sans surprises

Si dans Zéphyr, l’agrès est donc, sans surprise, le vent, on reste loin de l’état d’alerte permanent des skippers du Vendée-Globe. Et c’est justement là que le bât blesse dans Zéphyr, à savoir dans l’absence de surprises, alors qu’on songe à tous les possibles chorégraphiques que les Ariel, Zéphyr, alizés et autres tourbillons auraient pu ouvrir. Il est vrai qu’au Vendée Globe, tout le monde s’élance dans une même direction. Mais pourquoi ne pas s’autoriser quelques manœuvres moins orthodoxes ? Si au gouvernail d’un bateau, l’idée d’explorer des chemins non balisés est à haut risque, il faut dire qu’en art elle est une nécessité. Car une course n’a besoin de dramaturgie autre que celle de la vitesse alors qu’une œuvre chorégraphique doit surprendre dans ses retournements. 

Cependant, une chose est certaine : Ce Zéphyr est parfaitement à sa place et en son lieu au festival Kalypso qui semble avoir appelé cette pièce par son titre. Ces danses font non seulement un Ulysse heureux sur le plateau, parfois balayé par les vents, mais aussi une salle littéralement soufflée par tant d’écume chorégraphique (gare aux courants d’air dans les premiers rangs !), où le public s’adonne au bonheur de retrouver le côté festif du spectacle vivant. 

Thomas Hahn

Festival Kalypso, 13 novembre 2021, Maison des Arts de Créteil

Prochaines représentations dans le cadre de Kalypso 

Direction artistique et chorégraphie Mourad Merzouki
Assisté de Marjorie Hannoteaux
Création musicale Armand Amar
Scénographie Benjamin Lebreton
Lumières Yoann Tivoli
Costumes Emilie Carpentier

Avec Soirmi Amada, Ethan Cazaux, Ludovic Collura, Ana Teresa de Jesus Carvalho Pereira, Nicolas Grosclaude, Simona Machovičová, Camilla Melani, Mourad Messaoud, Tibault Miglietti, Wissam Seddiki, Adrien Tan

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