Exposition Dancing Machines

Lancée le 2 février et interrompue le 13 mars, l’exposition Dancing Machine reprend son cours au FRAC Franche-Comté jusqu’au 16 août. Occasion de reparler de danse, à défaut d’en revoir.

Dancing Machine ouvre (ouvrait) un projet global qui voyait le FRAC Franche-Comté consacrer la programmation de son année entière aux relations entre la danse et les arts plastiques. Après avoir porté l’attention sur la façon dont le corps dépasse ses limites intérieures, était prévue une exposition monographique consacrée à Cécile Bart, plasticienne qui travaille sur la relation du corps de chacun à l’espace ;  une troisième exposition, Danser sur un volcan, devrait (devra) explorer les relations du corps aux contraintes extérieures, dont les autres… Ce vaste projet qui répondait au projet du galeriste Florent Maubert (co-commissaire de l’exposition avec Sylvie Zavatta, directrice du FRAC) a dû être adapté aux réalités de la crise sanitaire et cela commence par une prolongation sensible de l’exposition Dancing Machines jusqu’au cœur de l’été.

Comme celle-ci interroge la façon dont les artistes et les chorégraphes représentent et montrent le corps aujourd’hui, comment l’effort, les contraintes, le jeu même, peuvent limiter le corps, les réalités de la distanciation sociale, nouvelle contrainte déterminante, Dancing Machine prend un sens singulier.

Quand Forsythe propose donc de déplacer une chaine dont chaque très lourd maillon impose un effort (Doing and Underdoing, 2016), il n’est plus question de le faire à plusieurs. Ou bien quand il propose une porte qui résiste à l’ouverture (Aufwand, 2015), il faut sans conteste imaginer une désinfection qui donne un sens différent à la proposition. Subtilement, car rien n’est ostentatoire, le corps du spectateur est confronté à ses limites physiques mais aussi sociales.

Plus explicitement démonstrative, la vidéo de la Danse du Bâton d’Oskar Schlemmer (1928) dans l’interprétation de Gerhard Bohner (1977) qui accueille le spectateur témoigne de cette lutte du corps contre une matière contraignante, certes, mais à travers laquelle s’exprime un rapport au monde. Ces exemples venus de chorégraphes sont un peu attendus. Disons qu’il eut été dommage de ne les y pas trouver (il y a aussi La Ribot, les Corsino ou Laurent Goldring). Les contraintes de l’espace, (trop resserré ou trop immense, trop anonyme ou trop chargé), du temps (dans la thématique de l’épuisement par exemple), de l’autre, de la matière (la terre aux pieds des danseurs de Pina Bausch dans son Sacre de 1975, l’eau de la Sinfonia Eroïca de Michele Anne de Mey en 1990), appartiennent intrinsèquement à l’univers chorégraphique et l’on peut regretter que l’exposition passe un peu rapidement sur cet aspect au profit d’une approche purement plastique. Car la richesse de cette exposition qui regroupe une quarantaine d’œuvres c’est de proposer aussi – surtout – des réponses de plasticiens à ces interrogations qui habitent le monde de la danse. La Panoplie de défense, épaule droite (2003) de Christelle Familiari, précieux objet de porcelaine à la résille délicate mais qu’hérisse des pointes acérées, les photos de Jürgen Klauke, avec ses prothèses-morceaux de mannequins, sont autant de réponses à des problématiques que certains chorégraphes (les cornes chez Marie Chouinard, les morceaux de mannequins chez Ambra Senatore) ont exploré à leur façon.

Là est la limite d’une exposition consacrée à la danse dans un FRAC … Idée séduisante autant que dangereuse si l’on cherche à échapper aux poncifs des relations prétendues entre arts plastiques et chorégraphiques, lesquelles se résument en général à une utilisation de l’un par l’autre ; la danse faisant, parce qu’infini réservoir de formes et d’impression, plus souvent figure de sujet que de partenaire. Dancing Machine évite soigneusement cet écueil et prévient toute instrumentalisation de l’image de la danse par les plasticiens.

Mais à se défier de ce risque, l’exposition fait passer les propositions chorégraphiques au second plan au profit d’une série de travaux sur le corps, sur la façon dont les artistes le représentent et le montrent aujourd’hui. Les artistes, certes, mais pas les chorégraphes ! Le corps, fascinant, tendant à occulter la danse et les institutions en oublie l’œuvre chorégraphique, d’autant que, non tabulaire, celle-ci est difficile à exposer (comment rend-on sensible la contrainte de l’espace dans le quatuor final d’Avant toute disparition (2016) de Thomas Lebrun ?)

Il manque donc un volet à l’exposition. Quand Tony Oursler propose un fauteuil qui écrase une figure qui proteste dans How does it feel (1995), l’œuvre questionne une manière de « devenir fauteuil » qui dialoguerait pertinemment avec la Chaise Humaine (2016) de Perrine Valli. Les intrigantes photos de Senga Nengudi (Performance Piece, 1978) mériteraient de dialoguer avec le Là se délasse Lilith de Marinette Dozeville (2018) et le Two right hands de Micha Laury (2004-2005) évoque de façon troublante (multiplication des membres, tissus vichy bleu) les costumes du Scenario (2000) de Merce Cunningham…

Un volet qui opérerait le dialogue véritable, l’œuvre plastique proposant sa réponse à la question au corps, le chorégraphe dialoguant, certes à distance mais de façon dialectique, avec cette réponse. Sans doute est-ce un chantier encore à ouvrir et il n’était ni dans les moyens ni dans les intentions de Dancing Machine de l’ouvrir. Mais on n’est pas obligé d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

Philippe Verrièle

Lire aussi : Entretien avec Florent Maubert

frac franche-comté, cité des arts, 2, passage des arts 25000 besançon +33 (0)3 81 87 87 40
www.frac-franche-comte.fr

Image de preview : Esther Ferrer, Mains féministes, 1977/2005 © Adagp, Paris, 2020.
Photo : DR

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