Entretien Philippe Buquet

Le directeur de l'Espace des Arts et du Festival Instances de Chalon-sur-Saône nous dévoile  sa 17e édition, riche d'un focus sur les artistes libanais et d'une programmation qui traverse les dernières tendances et avancées du paysage chorégraphique international.

Danser Canal Historique : Comment travaillez vous sur une programmation d’Instances ?
Philippe Buquet : Je n’établis pas de projections préalables sur ce que nous allons présenter. Ce n’est pas le résultat d’une volonté intellectualisée. Je ne suis pas « curator » mais je pense qu’il y a, dans cette édition, une belle qualité de programmes et d’artistes, qui donnent du sens, après coup, une forme de cohérence interne. Le focus libanais, par exemple, incarne pour moi la volonté d’inscrire le Liban comme catalyseur de toutes sortes de réflexions sur le Moyen-Orient. Qu’il s’appelle Liban, Syrie, ou autre... Et ce que je peux dire, c’est que résonne dans ces pièces  la traversée d’une guerre qui n’en finit pas.
Que ce soit à travers ceux qui l’ont vécu directement, comme Omar Rajeh, évidemment, ou Bassam Abou Diab, où ceux qui s’en éloignent, comme  Guy Nader ou  Yara Boustany. Le point commun de tous ces drames, issus de cet environnement guerrier permanent, c’est une puissance qui traverse chacune des œuvres que nous allons voir. Non pas dans une forme documentariste, qui viendrait percuter le mur du vécu et le transfigurer au plateau d’une manière directe, mais la transmutation par la danse de leurs peurs et leurs colères en joie. Cette intensité, cette force, sillonent toute cette édition d’Instances. Tous les artistes présents étant traversés par cette même vitalité, cette jubilation, cette volonté farouche d’en découdre avec le réel, et de se battre pour que la danse soit toujours présente.
Et ce qui me touche, et se détache, curieusement, c’est que la danse soit toujours là face à cette tragédie. Le simple fait de trouver un endroit pour l’exprimer, d’avoir cette volonté de le faire, tient déjà du miracle. Pour moi, c’est significatif et presque inattendu.

DCH : Quel serait le fil rouge qui sous-tend le reste de cette 17e édition ?
P.B. : En fait, ce qui réunit tous les artistes programmés, selon moi, c’est qu’ils arrivent tous à un endroit de maturité dans leur parcours, dans leur œuvre. Que l’on pense à Jan Fabre et ses formidables solos, bien sûr, ou à François Chaignaud, mais aussi à Alexandre Roccoli qui, avec Roberta Lidia De Stefano, pose la puissance portée par les corps féminins. Qu’il s’agisse de Marco da Silva Ferreira, qui relie le tribal à l’urbain le plus contemporain, ou d’Arthur Perole qui unit la tarentelle au voguing, avec, toujours pour fond de réflexion, la question du genre et celle de la joie.


Ils sont tous dans une maîtrise du langage et du sens. Bien entendu, rien n’est à l’écart des grandes questions contemporaines, ni du monde, ni des questions esthétiques. Et les réponses qui sont apportées là sont des réponses de bataille, d’intelligence artistique, de maturité, et probablement d’un désir profond de faire ce qu’on fait.

Il est tellement difficile de faire le métier de responsable de compagnie, de danseur, de chorégraphe, que s’installe inévitablement, comme une évidence, une forme d’incandescence de l’œuvre. Ce n’est pas un hasard s’ils s’intéresent à des problématiques autour de la tradition, à des moments de l’histoire de la danse reposés au plateau, car une œuvre est la somme de tout ce par quoi on a été traversé. Ces pièces programmées au sein du festival nous parlent donc du monde d’aujourd’hui, mais traversé par l’expérience de la danse.

DCH : C’est votre dernier mandat, et donc votre dernière édition d’Instances. Qu’en retenez-vous ?

P. B. : Au niveau local, ce qui m’émeut, c’est qu’on a vraiment réussi à toucher des publics, dans un territoire comme le nôtre. Il n’y a rien de naturel à ce que les gens viennent rencontrer ces artistes qu’ils ne connaissent absolument pas. Et ce qui peut paraître évident à Strasbourg, Lyon ou Paris, ne l’est absolument pas ici. Je suis convaincu que cette réponse publique assez importante fait qu’Instances  a trouvé un sens dans sa construction. Aujourd’hui, si je me retourne sur toutes les éditions d’Instances, je pourrais presque employer les mêmes mots que ceux qui caractérisent ce festival. Certainement, il aura fallu batailler pour imposer autant d’artistes de danse contemporaine inconnus dans nos territoires, sur un temps aussi resserré. Instances a su toucher progressivement un public de plus en plus nombreux, grâce à une relation de confiance établie au long cours. C’est le propre de la maturité. Mais sans conviction et sans la joie de faire ce métier, cela n’aurait peut-être pas été.

Propos recueillis par Agnès Izrine

Festival Instances : du 12 au 19 novembre à Chalon-sur-Saône

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