Entretien Dominique Petit

« Je refais mes débuts dans la Cour d’honneur à 69 ans[1] »

Danseur central de Outwitting the Devil, Dominique Petit a commencé sa carrière au temps du GRTOP[2] de Carolyn Carlson. Chorégraphe important des années 1980, le voilà engagé dans une aventure singulière sur lequel il garde une grande lucidité.

DCH : Quand et comment avez-vous rencontré Akram Khan ?
Dominique Petit 
: Le jour de l’audition. J’ai vu une annonce. Il cherchait des danseurs de plus de 55 ans. J’étais libre. Je me suis dit que cela faisait longtemps que je n’avais pas passé un peu de temps à Londres. Et je suis parti pour les quatre jours d’audition.
Il s’est réellement passé quelque chose entre nous pendant cette audition et si Akram ne voulait pas donner d’indication sur ses choix après l’audition, il m’a salué en me disant « see you soon ». Mais je n’avais jamais vu son travail en « live ».
Il cherchait six danseurs et il a composé une distribution assez étonnante. Les autres danseurs sont tous exceptionnels. Akram est quelqu’un qui prend des risques ; je ne le savais pas encore ! C’est quelqu’un qui se donne une grande liberté et qui peut modifier en profondeur ce qu’il a composé la veille en ne gardant rien de ce qui a été fait. Parce que cela ne va pas, qu’il veut aller ailleurs… C’est très déstabilisant mais excitant.

DCH : Que faisiez-vous avant cette audition ?
D. P. :
Je suis à la retraite du conservatoire de La Roche-sur-Yon depuis 2015, mais je n’ai pas vraiment arrêté. J’ai monté un duo avec une flûtiste, Juliette Stolzenberg, qui a beaucoup travaillé sur le mouvement. Elle m’avait contacté pour jouer Le Faune et Syrinx de Debussy et j’ai proposé un duo d’un Faune plutôt « rock »… On l’a donné plusieurs fois, à Limoges, à Chambéry.
J’ai aussi travaillé avec un metteur en scène qui faisait répéter des comédiens devant incarner des enfants. Il fallait donc les aider à trouver une « physicalité » d’enfant. Au bout d’un certain temps, il m’a demandé : « tu ne voudrais pas venir sur scène avec nous ? » J’y ai pris beaucoup de plaisir. Et puis je suis resté très proche de Daniel Doebels qui m’a monté il y a quelque temps un solo que je n’ai pas beaucoup dansé.

DCH : Vous tenez une place centrale dans Outwitting the Devil (lire notre critique) d’Akram Khan. C’est une pièce longue, très exigeante physiquement. La distribution est de très haut niveau. Comment tient-on physiquement à 69 ans ?
D. P. :
Nous étions très nombreux à l’audition et dès ce moment-là, Akram Khan a insisté : « attention, ne vous blessez pas, nous sommes là pour travailler sur ce que vous pouvez faire. » Cet aspect, la limite physique faisait partie de la démarche. Souvent, quand ses demandes ne m’allaient pas, je les changeais pour qu’elles correspondent à mon physique. Cela lui plaisait bien et il repartait de cela.
Par ailleurs, tous les jours nous avons un cours un classique avec la compagnie et je fais un travail musculaire pour moi. Comme la pièce demande une grande intensité physique et de la tonicité, je prends des cours de Pilates.

Il faut dire aussi que comme Akram change beaucoup sa pièce au fil de sa création, nous avons eu très peu de filages. Dans la pièce, à l’origine, j’étais moins impliqué physiquement. J’assistais plutôt, un peu comme Bruno Ganz dans Les Ailes du désir, le film de Wim Wenders, mais cela ne me satisfaisait pas et Akram non plus. Mais il avait besoin de travailler sur la structure. Au cours des dernières semaines de création, il s’est mis à me dire : « tiens tu fais ça, puis ça, puis de plus en plus. » Et je suis allé dans son sens et mon rôle s’est étoffé. Pour le moment, ça tient ! Mais il ne faut pas exagérer. Bien sûr, la pièce est physique et exigeante. C’est vrai que je suis très présent. Mais ce ne sont pas de longues séquences. Elles sont intenses, mais courtes.

DCH : Quelles sont les sensations que l’on a quand on se retrouve au centre d’une telle création ?
D. P. :
Bien sûr, c’était quand même un peu inattendu de travailler avec un chorégraphe à ce niveau de renommée à mon âge. Je fais mes débuts dans la Cour d’honneur à 69 ans…Mais j’ai le souvenir de Jean Babilée quand il a fait la reprise du Jeune Homme et la Mort. Je ne me souviens plus trop de la date, mais il avait largement dépassé l’âge du rôle ! Il était formidable. Je rêve d’être comme cela. Ma vie me le permet, c’est encore possible ! Mais il faut danser avec ses limites.
L’idée de la danse et de l’interprétation ne m’a pas quittée, mais il n’était pas possible de prévoir que cela allait se passer comme cela, à mon âge. En 2006, Daniel Dobbels avait fait un très beau programme de solos. Quand il est passé à la Roche-sur-Yon, l’un des danseurs ne pouvait pas danser, il m’a donc, pour l’occasion composé en quatre jour un solo de 27 minutes. Cela s’intitulait Danser hors de soi.

DCH : La blessure ne vous obsède pas ? Comment avez-vous vécu l’accident d’Andrew Pan ?
D. P. : Juste avant de monter sur scène, jeudi [la création a eu lieu le mercredi, Andrew Pan s’est blessé le lendemain, ndlr.], j’ai ressenti une vive douleur au mollet. Cela m’a beaucoup inquiété. La seule blessure que j’ai connue, ce fut une grosse contracture. Depuis, j’y fais attention. Je me suis massé avec soin, j’ai pris du temps. Et sur scène j’ai oublié.
Pendant la représentation, j’ai soudain vu Andrew tomber, essayer de se remettre debout, retomber et sortir à quatre pattes. Nous avons tous compris que c’était grave. Andrew a 53 ans ! Il est sans doute allé trop loin dans le travail. Nous avons tous été bouleversé. C’est quelqu’un d’infiniment attachant.

DCH : Pourquoi fallait-il un danseur de votre âge pour cette pièce ?
D. P. :
Parce que je danse un rôle de mon âge ! C’est une personne qui cherche dans sa mémoire fragmentée, qui essaie de la recomposer.Mon personnage s’est organisé autour de mes difficultés à mémoriser. J’étais un peu « largué » ! Je suis dans cette fragmentation, dans cette perte de mémoire, dans la perte du sens des choses. J’étais un peu sidéré.
J’ai vécu une expérience de sensation assez forte hier soir [Le samedi soir, le spectacle s’est donné jusqu’au dimanche 21 juillet dans la Cour d’Honneur]. Soudain j’ai eu conscience d’être moi et d’être le rôle devant cette marée de spectateurs. Et cela m’allait très bien.

Vous connaissez très bien Carolyn Carlson pour laquelle vous avez dansé au GRTOP. Elle est plus âgée que vous et monte toujours sur scène. Vous pensez faire comme elle ?
D. P. :
Les choses sont assez différentes. Tant que Carolyn a le désir, qu’elle y aille ! Pour moi, je ne sais pas comment les gens me regardent, ce qu’ils cherchent.J’ai confiance dans ma danse et je sais que l’on me regarde comme « faisant quelque chose de pas ordinaire »… Et je ne peux pas l’empêcher. J’espère seulement que cela n’est pas par fascination pour l’âge.

DCH : Dans les années 1980 et 1990, votre travail chorégraphique avec un chef d’œuvre comme Les Tournesols (1988) vous pose comme une manière de conscience de la danse contemporaine. Comment voyez-vous celle d’aujourd’hui ?
D. P. :
Oh je la redécouvre. J’ai été professeur au conservatoire de La Roche-sur-Yon pendant quinze ans. Malgré tout, je n’ai pas vu grand-chose. Alors je redécouvre, un peu halluciné… Parce que les corps sont différents. Ils ont été traversés de choses très diverses et nouvelles, les techniques de release, la gaga d’Ohad Naharin, William Forsythe… Depuis Carolyn Carlson, tellement de courants se sont conjugués.
Un autre aspect me surprend : la relation des danseurs avec l’espace. Je vois des danseurs qui ont une mobilité incroyable, mais pas vraiment de conscience de l’espace, de ce qu’il y a sous eux, autour, au-dessus. Ils sont très centrés sur eux et leur mouvement sans l’inscrire dans ce qu’il y a autour. Par exemple, je vois une danse contemporaine anglaise qui est dans une physicalité d’une certaine qualité, mais sans objet ! Avec Carolyn, nous avons été véritablement biberonné avec cette conscience spatiale, et il me semble que cela manque beaucoup. Carolyn, c’est une calligraphie du corps dans l’espace…

DCH : Et que pensez-vous de la vogue du hip-hop ?
D. P. :
Je n’ai aucun problème avec le hip-hop. L’un de mes partenaires dans la pièce d’Akram vient de là et il est remarquable [James Vu Anh Pham]. Il a fait un travail formidable pour entrer dans la gestuelle tout en apportant ce qu’il est. Mais c’est vrai que pour certains danseurs hip-hop, j’ai du mal à lire ce qu’ils veulent. Mais c’est un problème qui ne vient pas directement d’eux.

Propos recueillis par Philippe Verrièle.

 


[1] Il les avait fait en réalité en 1975, dans L' Or des fous de Carolyn Carlson pour le Groupe de recherches théâtrales de l'opéra de Paris (GRTOP)

[2] Groupe de Recherches Théâtrales de l’Opéra de Paris 1974-1980 dont Carolyn Carlson est étoile-chorégraphe.

 

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