Entretien avec Mia Habis et Omar Rajeh

Cent mille façons de parler à Chalon-sur-Saône. : L’amour comme moteur de la vie. 

Comme toutes les créations récentes de chorégraphes libanaises ou libanais, celle de Cent mille façons de parler a été fortement mise à l’épreuve par les événements tragiques au Liban et la crise sanitaire. Et pourtant, ou justement, cette pièce est là pour faire valoir une idée d’amour et d’ouverture, de vitalité et de désir de vivre. C’est à une semaine de la création mondiale, à l’Espace des Arts à Chalon-sur-Saône, le 26 novembre, dans le cadre du festival TransDanses, que nous avons pu joindre les chorégraphes Mia Habis et Omar Rajeh, pour évoquer leur première création française pour la scène depuis leur installation à Lyon . 

Danser Canal Historique : Vous annoncez une pièce inspirée du poète et philosophe persan du XIIIe siècle, Jalal al-Dīn Rūmī. De quelle manière êtes-vous influencés par ses écrits ? 

Omar Rajeh : L’idée de travailler à partir de la philosophie de Rūmī m’est venue par coïncidence. J’étais intéressé par l’idée de l’amour – pas l’amour dans le sens sentimental, mais comme passion de la vie. La poésie de Rūmī parle plus d’un processus de libération et d’évolution, d’avoir le courage de traverser et d’accepter notre condition. Ça concerne particulièrement la période que nous avons traversée à partir de l’été 2019, quand nous avons été obligés de démonter notre théâtre, Citerne Beirut, au lieu de continuer à répéter. Ensuite sont arrivés tous les cataclysmes politiques et économiques. Nous avons quitté le Liban et nous sommes installés à Lyon. Aussi le thème de la volonté et de la motivation a pris de plus en plus de place dans le projet, d’autant plus que nous avions de longues périodes entre les résidences de création.
 
Mia Habis : Ça fait donc plus de deux ans que nous travaillons sur cette pièce. Après les premières répétitions qui ont eu lieu à Beyrouth, à l’été 2019, nous sommes allés de reports en annulations et vice versa. Nous avons même perdu deux coproducteurs très importants, mais nous avons gagné la Maison de la Danse à Lyon. 

 
DCH : Et les danseurs ? Ont-ils pu vous accompagner sur ce parcours sinueux ? 
 

Mia Habis : Sur les six danseurs, deux ont changé, dont moi-même. J’ai décidé de me retirer de la pièce il y a quelques semaines. Je suis remplacée par Emma Dufief, une magnifique danseuse lyonnaise.

DCH : Parlons de la raison d’être de la pièce. Si Rūmī vous guide, alors vers quelles sphères chorégraphiques ? 

Omar Rajeh : Ma recherche, que je veux approfondir avec cette création, concerne le corps comme une composition relationnelle qui est en évolution permanente et sans cesse en train de créer du sens, en interaction avec le réel, les sens, les émotions et le monde au quotidien. Il est toujours important pour moi de travailler avec les danseurs à partir de leur réalité de vie. Je voudrais libérer le corps de schémas prédéfinis, tout en comprenant que certains cadres sont nécessaires. Je veux toujours trouver l’urgence du mouvement. Les danseurs sont engagés dans le mouvement en permanence et un processus permanent de création de sens. Il s’agit aussi de ne plus mettre le corps au centre de tout, ni la question du genre sexuel ou celle du sens. Ça ne veut pas dire que je cherche un corps neutre ou vide, mais un corps empli de différences et de sens. 

DCH : En suivant la philosophie de Rūmī que vous citez plus haut, on s’attend à de la fluidité, de la légèreté, de l’ouverture, peut-être quelque chose d’immatériel, de transparent, en tout cas quelque chose qui communique. Comment faut-il imaginer le corps dans ces Cent mille façons de parler ? 

Omar Rajeh : La danse a toujours à voir avec le centre de gravité du corps. Nous le pensons donc toujours depuis une perspective physique. Et c’est pareil pour le mouvement. Il me semble que ce soit la conséquence de la révolution industrielle et économique du XIXe siècle et de la quête d’efficacité permanente qui en a résulté. Même les mots que nous utilisons en danse sont en partie une terminologie pour machines, alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde qui est à la fois réel et virtuel. Cela fait que le corps n’est plus au centre de tout. Le centre n’est plus le centre de gravité physique, mais le centre du signifiant, voire de la communication et de la connotation.  

Mia Habis : Chez nous il ne s’agit pas d’abolir le centre, mais d’un centre en mouvement, qui se déplace en permanence. Ce n’est pas un processus aléatoire, mais il est guidé par la création de possibles de sens. Ces centres temporels coexistent au lieu de s’annuler entre eux. Nous créons des situations avec plusieurs strates de sens.

Omar Rajeh : Nous travaillons, à mon sens, sur l’essence de Rūmī, à savoir le processus, un devenir, l’acceptation du changement, l’ouverture face aux différences, à partir du concept d’une grande passion, l’amour, qui crée le contexte de notre existence. 

Mia Habis : C’est aussi l’amour entre nous, notre passion pour notre métier et notre volonté de continuer, de ne pas laisser mourir toutes ces choses que nous avons développées ces vingt dernières années. 

DCH : A travers ces dimensions, le Liban est-il présent dans la pièce ? 

Omar Rajeh : Abou Lagraa qui nous a accueillis deux fois en résidence à Annonay, est venu voir une répétition et nous a dit que pour lui, ce travail parle d’émotions fondamentales de l’humanité. Mais l’autre jour, après un filage, j’ai été envahi par une grande émotion, car soudainement la ville de Beyrouth m’est apparue, avec ce tourbillon de choses que nous avons dû subir et que nous subissons toujours. Cela fait mal, c’est une grande injustice. Donc même si nous ne faisons pas référence à Beyrouth, la ville est très présente. 

Mia Habis : Les danseurs sont sur scène et autour d’eux, tout est en train de s’effondrer. Mais ils continuent à danser. En ce sens il s’agit d’une confirmation de ce que nous avons vécu concrètement ces dernières années, depuis que nous avons commencé cette création, choses que beaucoup de gens ont vécu. Si nous avions pu continuer au Liban, la pièce aurait sans doute pris une tournure assez différente. 

DCH : Si effondrement il y a, c’est qu’il y a scénographie. De quelle manière ? 

Omar Rajeh : Là aussi, le concept a fortement évolué au cours de la création. A l’origine, je voulais un travail à partir des miniatures persanes qui datent de la période de Rūmī. Nous les avons beaucoup regardées : Leur couleurs, leurs formes, leurs cadrages parfois étrangement décentrés. Avec leurs représentations de jardins et de corps. Et à l’arrivée, force est de constater que cette idée s’est effondrée, comme tout autour des nous dans la vie et tout sur le plateau. Aussi, nous avons commencé à travailler avec du papier, grâce au scénographe Alexis Mérat qui est un spécialiste du pliage de papier. Nous utilisons donc beaucoup de formes différentes de papier qui font appel à différents imaginaires. C’est en quelques sorte une scénographie à la dérive qui n’est jamais statique. Elle a sa propre dramaturgie et j’aime ça. 
 

DCH : De quelle manière la musique accompagne-t-elle ici la danse ? 

Omar Rajeh : Nous avons travaillé avec la chanteuse tuniso-belge Ghalia Benali qui vit à Bruxelles. Elle a une voix magnifique et je voulais là aussi introduire une évolution. Sa voix est donc enregistrée. La musique est jouée sur scène par Joss Turnbull, un percussionniste et compositeur berlinois, ici à la guitare électrique, et Charbel Haber qui joue ses propres compositions électroniques. 

Propos recueillis par Thomas Hahn

https://www.espace-des-arts.com/saison/cent-mille-facons-de-parler

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