Entretien avec ​Martin Harriague

Martin Harriague : « Le Sacre du printemps exige et impulse une énergie infinie ».

Chrégraphe associé au Malandain Ballet Biarritz depuis 2017, Martin Harriague aime varier les formats et les thèmes de ses créations. Après un duo expérimental en 2020 inspiré par le confinement (Serre), il présente le 11 septembre en avant-première, au festival Le Temps d’aimer la danse à Biarritz, un Sacre du Printemps interprété par tous les danseurs du ballet. Entretien.

Danser Canal Historique : Un an après Serre, quel regard portez-vous sur les bouleversements induits par la pandémie ?

Martin Harriague : Depuis dix-huit mois, nous avons tous traversé de nombreuses remises en question. Personnellement, cette période d’incertitude m’a poussé à aller à l’essentiel, et m’a conforté dans le désir d’affirmer ma propre identité artistique. Entre novembre 2020 et  juillet 2021, avec des interruptions bien sûr, j’ai ainsi ‘profité’ de la disponibilité des danseurs du Ballet, empêchés de se produire en tournée, pour travailler en profondeur, au Sacre du printemps. Ce temps long diffère des habituelles quatre à cinq semaines de préparation pour un spectacle. L’année passée m’a aussi fait réfléchir sur les modes de création et le système d’hyperproduction permanente en cours dans le monde de la danse, ainsi qu’à l’impact environnemental de nos métiers. Cette dimension éco-responsable, que je veille à prendre en compte, fait d’ailleurs partie des nouvelles préconisations de l’édition 2021 du Temps d’Aimer la Danse à Biarritz. 
 

DCH : Pourquoi avoir voulu vous confronter au Sacre du printemps 

Martin Harriague : En réponse à la proposition du Théâtre national de Chaillot de partager une soirée de créations, Thierry Malandain et moi-même avons décidé de confronter nos langages respectifs autour d’un même compositeur, et Stravinsky s’est imposé. Tandis que Thierry choisissait de chorégraphier L’Oiseau de feu, j’ai relevé le défi du Sacre du printemps d’abord parce que c’est une extraordinaire pièce musicale. Grâce à ma formation d’instrumentiste, je pouvais lire la partition et j’ai beaucoup écouté cette musique durant le premier confinement, en mars - avril 2020. Autour de moi, je voyais le printemps éclore et j’étais frappé par la force évocatrice de cette composition si puissamment connectée à la nature. Son écriture à la fois très classique et très contemporaine me faisait penser à une musique de film, celles de John Williams par exemple. J’avais par ailleurs le désir de faire danser la compagnie entière pendant tout un spectacle. Or Le Sacre impulse et exige une énergie infinie, de la part des interprètes comme du chorégraphe, un élan qui ne semble jamais s’arrêter. Il faut être là physiquement, et avoir envie ! 

DCH : Comment, en tant que contemporain, abordez-vous un tel monument du répertoire ? 

Martin Harriague : J’ai assez longuement cherché comment apporter quelque chose de nouveau au mythe. Finalement, l’originalité a consisté à ne pas vouloir, après tant d’illustres prédécesseurs, faire « mon » Sacre, mais de repartir à la source. Aidé par les précieuses documentations du Centre national de la Danse, ainsi que celles archivées depuis des années par Thierry Malandain, je me suis plongé dans les idées et l’inspiration du compositeur pour revenir à l’argument initial, avec deux priorités : ne pas altérer la musique, et rester fidèle du mieux possible aux intentions et au langage de Stravinski. Par ailleurs, la production de ce ballet s’inscrit dans une démarche très actuelle d’éco-responsabilité : tous les décors (lino, piano…) ont été recyclés d’un précédent programme d’Hommage aux ballets russes créé il y a vingt ans par Thierry Malandain. 

DCH : Au travers de vos diverses collaborations, récentes et à venir*, quelle est aujourd’hui votre identité artistique ?

Martin Harriague : Ma façon de travailler avec plusieurs structures, assez inhabituelle en France, s’est instaurée naturellement en répondant au fur et à mesure aux propositions qui m’étaient faites. Ces expériences me nourrissent, en tant qu’auteur et créateur, sans m’enfermer dans tel ou tel type de répertoire ou de projet. Elles me permettront, le moment venu, de forger une compagnie qui me corresponde pleinement. Dans ce cheminement ouvert, certaines lignes de force sont constantes : faire sens, raconter une histoire avec une dramaturgie accessible à tous ; et donner une place centrale au corps, dont l’expressivité et la technicité portent le message politique, social ou environnemental de mes pièces. Voir chaque matin travailler les danseurs en studio est pour moi un puissant stimulant de la création. Je crois aussi à la force du territoire et j’ai d’intimes connexions avec le pays basque, où je suis né, où j’ai commencé à danser - dans le Ballet Junior du CCN de Biarritz -, et où je suis revenu vivre. Les liens que j’ai développés avec des compagnies telles que Bilaka à Bayonne et Dantzaz à San Sebastian, de part et d’autre des Pyrénées, me sont une constante source d’inspiration. Tout en étant un citoyen du monde, je me sens aussi l’ambassadeur de cette transfrontalité.

Propos recueillis par Isabelle Calabre.

* Avec le Malandain Ballet Biarritz, Sirènes en 2018 ; avec le Ballet de Leipzig, America en 2019 ; pour la Kibbutz Contemporary Dance Company, Pitch en 2020, repris en 2021 par le ballet d’Avignon ; à l’Opéra de Lille, chorégraphie de l’opéra Idoménéed’André Campra, mis en en scène par Alex Ollé de la Fura dels Baus, le 24 septembre 2021 ; pour le collectif basque Bilaka, création de Guernika le 14 janvier 2022 à Bayonne ; avec le Ballet de Wiesbaden, création de Of Prophets & Puppets le 5 juin 2022.

 

 

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