Entretien avec Claude Brumachon

Alors qu'ils créent une nouvelle pièce, Bellisima Vida con tristeza y felicidad, réflexion drôlatique sur les instants de leur carrière et sur ceux qui dansent à plus de 60 ans, Claude Brumachon et Benjamin Lamarche sont également invités à revenir dans un lieu qu’ils ont créé et investi pendant 25 ans, le CCN de Nantes qui fête cette année ses 30 ans. L'occasion d'un bilan d'expérience sans nostalgie de la part du chorégraphe et de son alter-ego danseur.

Danser Canal Historique : Voilà six ans que vous avez quitté la direction du CCN de Nantes. Quel bilan tirez-vous de cette période et du fait de ne plus disposer de cet outil ?

Claude Brumachon : C'est assez étonnant, mais notre sortie du CCN a été un événement très positif ! C'est-à-dire que depuis notre installation en Haute-Vienne, territoire où il n'y avait pas une grande activité chorégraphique, nous avons rencontré de nombreux partenaires et nous sommes lancés dans de nombreux projets. Nous avons découvert là une curiosité, une envie très stimulantes.

En quittant le CCN nous sommes redevenus compagnie conventionnée, ce qui a été pour nous l'occasion de développer de nombreuses collaborations avec des ballets dans le monde entier – en Russie, au Chili, en France – mais aussi sur le territoire où nous sommes installés. Nous sommes devenus compagnie conventionnée pendant 3 ans, et avons été renouvelés. Cela nous convient très bien. Nous sommes très heureux de nous impliquer sur l'intégralité du territoire, cela donne envie de monter quelque chose.
 

DCH : Vous envisagez une structure ?

Claude Brumachon : Je ne sais pas trop. Mais je crois qu'il faut imaginer une action particulière avec le rural. Pas quelque chose dans le genre CCN, plutôt une sorte de CDC. Mais ce n'est pas formalisé comme cela dans mon projet de trois ans ! Pour le moment, j'essaie d’envisager des actions sur le terrain…

DCH : Et quel enseignement tirez-vous de ces 25 ans passés à la tête du CCN de Nantes ?

Claude Brumachon : C'est merveilleux de diriger une telle institution. Mais toutes ont leur côté sombre et leur côté lumineux. C'est un outil formidable pour chercher, affiner et développer une écriture gestuelle. Et pour nous cela a été essentiel. Il est possible de se lever à 3h du matin pour s'enfermer en studio et travailler une idée arrivée dans la nuit sans demander l'autorisation à personne. .Mais cela nous a appris la méfiance ! Un CCN c'est aussi un lieu qui attire des gens qui cherchent simplement du travail. Des gens qui ne sont pas forcément des artistes, et viennent travailler à cet endroit comme ils iraient ailleurs. Il nous a fallu apprendre à gérer cet aspect, plus complexe que ce que nous pensions. 

Ces 25 ans à Nantes, représentent des expériences artistiques comme Le Festin (2004) ou Humains dites-vous (1998) que nous n'aurions jamais pu créer ailleurs que dans un CCN, mais c'est aussi la possibilité de garder Folie [1989] au répertoire et nous la remontons encore. D'ailleurs nous nous sommes aperçus que cette pièce physiquement difficile fonctionne très bien avec des amateurs et nous la re-créons souvent en version d'une demi-heure.

Nous voulions partir en 2012, mais la ville et les autres institutions nous ont demandé de rester pour préparer correctement la transition. Nous sommes donc restés trois ans de plus, mais un peu plus un peu moins, c'est pareil. Je crois qu'il faut sortir de là pas trop vieux pour avoir encore des choses à faire autrement.

DCH : Ces trente ans du CCN de Nantes c'est aussi pour vous l'occasion de transmettre une pièce emblématique, Icare [1996]. Comment cela s'est déroulé ?

Claude Brumachon : Oui, nous inaugurons la célébration de ces 30 ans à Nantes avec la reprise d'Icare par Christian Hewitt Carrasco, un jeune danseur Chilien. Mais ce n'est pas un inconnu : il danse avec nous depuis dix ans et a commencé avec notre « barre ». Parce qu'au Chili, il y a une « technique » Brumachon et les danseurs se forment avec notre « barre » !!! Alors Christian, nous l'avons rencontré sur Indomptés, il a participé quand on a remonté Le Témoin, Folie… 

Nous menons au Chili un travail de fond depuis 1994 et il y a aujourd'hui des danseurs qui, là-bas, connaissent vraiment très bien notre danse, comme Christian. C'est lui qui est venu vers nous, pendant que l'on répétait Icare, et nous a demandé de danser ce solo. Je lui ai dit que cela allait être très difficile, mais que l'on pouvait tenter le coup et cela s'est très bien passé.

DCH : Qu'est-ce que cela signifie pour vous les 30 ans du CCN que vous avez créé ?

Claude Brumachon : Ce que cela signifie… Beaucoup de choses et pas grand chose. Nous nous sommes complètement détachés de cette période… parce que nous faisons quelque chose de totalement différent. Mais j'ai trouvé cela très joli qu'Ambra Senatore m'appelle pour nous proposer de participer à cet anniversaire. J'ai toujours pensé que nous avons eu une belle passation entre nous et elle, alors quand elle m'a appelé pour faire quelque chose à cette occasion, j'ai tout de suite été d'accord. Cela m'émeut, mais je suis ailleurs.

Nous continuons à aller régulièrement à Nantes : nous y avons poursuivi notre travail avec des enfants porteurs de trisomie. Mais quand je viens, je ne ressens aucune nostalgie. Je crois que le fait que nous soyons là en « free-lance » change tout.

Après, je pourrais parler de cette expérience pendant des heures, tant elle est fascinante et complexe. Nous avons été jusqu'à trente-cinq personnes à travailler dans cette maison, et nous n'avions pas toutes les clefs pour diriger un tel ensemble. Nous avons fait des erreurs. Et il existe un décalage permanent… Tu es dans ta création, tu arrives le matin avec une idée très précise de ce que tu veux. Mais tu traverses les bureaux avant d'aller au studio et là, il y a quatre questions urgentes à régler. Quand tu accèdes au studio, tu as perdu le fil !

Là où nous sommes en Haute-Vienne, nous avons acheté une grande ferme avec un bout de forêt, alors nous avons construit un studio au milieu des bois. Pour créer, nous montons dans la forêt. Ce n'est pas le confort d'un CCN mais nous sommes libres. 

Il y a une vie après un CCN et cela nous a permis de rebondir ailleurs.

Propos recueillis par Philippe Verrièle

CCN de Nantes les 30 ans ! : Icare le 14 décembre 2021 

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