Entretien avec Brigitte Lefèvre

Après vingt années consacrées à diriger le Ballet de l'Opéra de Paris, on imaginait Brigitte Lefèvre pressée de retrouver plus souvent sa maison bretonne et son air marin revigorant. Cela aurait été mal connaître cette rousse volcanique et volontaire qui, dans le fond, est viscéralement attachée à la danse, au point de vouloir la servir encore et toujours. La voici donc désormais directrice du Festival de danse de Cannes, pour les deux prochaines éditions 2015 (qui sera la 20e édition) et 2017.

Brigitte Lefèvre a occupé des postes et fonctions extrêmement divers au cours de sa carrière : danseuse à l'Opéra de Paris, chorégraphe et fondatrice d'une des toutes premières compagnies contemporaines en région – Le Théâtre du Silence à La Rochelle –, Inspectrice de la danse puis toute première Déléguée à la danse au ministère de la Culture, au moment de l’explosion de la jeune danse française et de la création des Centres Chorégraphiques Nationaux, et enfin directrice de la danse à l'Opéra de Paris.... Pourtant, elle n'avait encore jamais dirigé de festival.

Ce qui est assez passionnant, lorsqu'on la fait parler, c'est d'entendre une femme qui a tout vu, tout connu et beaucoup décidé, mais qui aborde les danseurs, les compagnies et les spectacles qu'elle voit avec l'enthousiasme du premier jour. Directe, franche, cassante parfois, elle a pour signe particulier d'aimer son art et ceux qui la servent, avec une évidente dévotion qui n'est pas si fréquente. Se plaçant à la lisière du corporatisme, elle est soucieuse de contribuer à la bonne marche du modèle chorégraphique français, mais tout aussi attentive à servir le public. Brigitte Lefèvre aime à affirmer qu’il existe mille et une façons d’aimer la danse et déteste par dessus tout les querelles de chapelle. Du coup, elle privilégie un éclectisme chorégraphique qui se retrouve dans sa programmation cannoise.

Danser Canal Historique : Pourquoi avez-vous accepté la direction – pour deux éditions – du Festival de danse de Cannes?

Brigitte Lefèvre : Je crois que c'est par admiration pour Rosella Hightower. Cette grande danseuse américaine (et même à moitié indienne...) a véritablement construit la danse à Cannes. Elle y a dansé avec le Ballet du Marquis de Cuevas, elle y a surtout créé de toute pièce cette formidable école de danse qui porte son nom, et qui était, en 1961, totalement novatrice dans l’Hexagone où l’on ne mélangeait pas la danse classique avec la danse jazz, moderne ou contemporaine. Quand il fallait « inspecter » son école pour le ministère de la Culture, croyez-moi, on le faisait avec respect... C'est elle, qui a fondé le Festival de Danse en 1984, et l’a confié à Jean-Luc Barsotti en 1985. Il a été ensuite dirigé par Yourgos Loukos puis Frédéric Flamand. Dès sa première édition, il faisait montre d’un bel éclectisme, servi par une danse de très grande qualité. Alors oui, cette tradition m'a plue, et j'ai dit oui tout de suite, lorsqu'on m'a approchée.

DCH : Programme t-on un festival comme on programme une saison pour un théâtre ?

Brigitte Lefèvre : Non, car dans un théâtre, il faut concevoir plusieurs saisons en même temps. Il faut aussi imaginer des programmes pour des danseurs précis. Pour autant, il y a la même notion à choisir ou non une unité dans sa programmation. Pour le Festival de Danse de Cannes, je ne voulais pas d'édition thématique, et encore moins conceptuelle... Dans le même temps, je crois avoir eu des images en tête qui ont déterminé mes choix. Des images d'air et de fluidité, d'où le choix de l'affiche...

DCH : Avez-vous tenu compte des goûts du public ? Ils sont sans doute différents du public parisien....

Brigitte Lefèvre : Ce serait bien présomptueux de savoir ce qu'aime le public... Je ne me permettrais pas de décider à sa place. En revanche, je dois surtout programmer en fonction des salles qui sont à ma disposition. Choisir une compagnie pour le Grand Auditorium du palais qui fait plus de 2 000 places, ce n'est pas la même chose que de le faire au Théâtre Debussy ou à l'Hôtel Marriott... Ce qui m'a aussi guidée, c'est mon souhait de rassembler les générations. C'est un vrai choix de programmer La Bête et la Belle  de Kader Belarbi avec son Ballet du Capitole de Toulouse car ce ballet a le potentiel de rassembler des publics et des familles.

DCH : C'est aussi l'esprit qui anime les créations de Josette Baïz ?

Brigitte Lefèvre : Absolument, elle fait danser de très jeunes gens dans son groupe Grenade et cette fois-ci elle leur donne des œuvres du répertoire contemporain de grands chorégraphes, avec lesquels ils vont devoir  composer. À Alban Richard, Dominique Bagouet, Emanuel Gat, Hofesh Shechter, et Wayne McGregor qui étaient déjà présents dans cette série, je lui ai proposé d'ajouter une création de Damien Jalet, qui travaille avec Sidi Larbi Cherkaoui.

DCH : Les chorégraphes français sont en bonne place. Il y a comme une cartographie de la danse hexagonale d'aujourd'hui, entre Catherine Diverres à Vannes, Les Fattoumi-Lamoureux à Belfort, Christian Rizzo à Montpellier...

Brigitte Lefèvre : Je ne l'ai pas calculé ainsi, parce qu'il y a aussi beaucoup d'instinct et de spontanéité dans mes choix. J'ai toujours beaucoup aimé Catherine Diverres et je tenais à la présenter à Cannes. Elle viendra avec un duo pour deux garçons. Christian Rizzo arrive à Montpellier, à un moment important de sa carrière, et son nouveau spectacle créé à Lille offrira, je crois, une proposition détonnante..

DCH : À côté de cela, les grandes  institutions sont là : École de danse de l'Opéra, Ballet de l'Opéra de Lyon, ballet du Capitole de Toulouse...

Brigitte Lefèvre : Oui, parce qu'elles ont leur place, aussi. L'École de danse se doit de partir en tournée en France, où beaucoup de gens l'attendent. Et puis, c'est vrai que pour Lyon, avec ce programme superbe de pièces de Kylian, c'était aussi une manière de rappeler que Yourgos Loukos, son directeur, a également dirigé avec talent ce festival de Cannes pendant longtemps. Il devait, selon moi, être présent pour cet événement de la 20e édition !

DCH : Les artistes venus d'ailleurs ont également une place importante…

Brigitte Lefèvre : Oui, et sous des formes artistiques très diverses. Je suis heureuse de la venue du Ballet National de Corée, parce que c'est une troupe de danse traditionnelle, qui vient dans le cadre de l'année France-Corée avec une oeuvre contemporaine de Tero Saarinen. Ce sera intéressant de voir comment s'opère cette rencontre. La brésilienne Deborah Colker a voulu s'intéresser à Tatyana, l'héroïne d'Eugène Onéguine de Pouchkine, et croyez-moi, cela ne manquera pas d'exubérance... Et puis, Hervé Koubi, qui est cannois, sera là avec ces danseurs algériens  rencontrés en 2009 pour une audition. C'est leur seconde et dernière création, et ce sera chez lui... J'aime bien cette idée-là...

Propos recueillis par Ariane Dollfus

Festival de Danse de cannes Du 20 au 29 Novembre 2015

Sans oublier enfin, les colloques, les conférences, master classes, actions de sensibilisation, cartes blanches..

www.festivaldedanse-cannes.com

 

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