« Encantado » : Lia Rodrigues et le grand réenchantement

A Chaillot, la Brésilienne a déroulé une création paradoxalement festive, évoquant des pouvoirs magiques de guérison. 

Réenchanter le monde, nos cœurs, nos idées… Voilà qui est aujourd’hui une préoccupation majeure pour un nombre croissant de chorégraphes. En fait, il semble que ce besoin couve depuis bien longtemps. Mais la pandémie et le désenchantement qu’elle a fait vivre aux sociétés occidentales ont augmenté notre besoin d’antidotes. Et c’est à ce moment précis qu'arrive sur le plateau de Chaillot une pièce intitulée Encantado, dont le processus de création a débuté en pleine crise sanitaire !

En réalité Encantado vise un réenchantement bien plus fondamental. Lia Rodrigues nous parle, depuis un bon moment et par toute une série de créations des peuples amazoniens et de leur lien à la nature, de la fragilité des deux et d’un désenchantement qui prend des proportions existentielles, d’autant plus que le gouvernement Bolsonaro est revenu à la doctrine brésilienne du XIXe siècle selon laquelle la forêt vierge est un ennemi de la civilisation, un terrain à conquérir et donc à abattre. 

Des esprits protecteurs et guérisseurs

Au Brésil, le terme d’encantado « fait référence à des entités qui appartiennent aux manières afro-américaines de voir le monde. Les "encantados", animés par des forces inconnues, se déplacent entre ciel et terre, dans les jungles, sur les rochers, dans les eaux douces et salées », écrit Lia Rodrigues, « pour les transformer en lieux sacrés. » On mesure alors d’autant plus à quel point les attaques contre l’environnement naturel des tupi et autres peuples autochtones – ici les Gurarani Mbya – constituent une violence culturellement dévastatrice. Car les « encantados », même s’ils « n’ont pas connu la mort, acquérant des pouvoirs magiques de protection et de guérison », sont bien impuissants face aux bulldozers. 

Encantado, c’est donc tout un imaginaire à se rappeler, chaque fois qu’on répond, à la légère, par un « enchanté » à une personne qui se présente à nous. En même temps le titre de la pièce nous interroge sur ces onze danseurs qui entrent en scène pour dérouler un énorme tapis fait de couvertures aux motifs très picturaux, de faune et de flore. Où l’on pense à la fois aux serviettes de bain qui faisaient apparition dans Agua, la pièce « brésilienne » de Pina Bausch et à une certaine idée de la scénographie chez Maguy Marin. 

Le jour se lève

Pendant que l’énorme patchwork envahit la scène dans un silence absolu, partant du fond pour avancer vers la salle, la lumière suit et le jour se lève, comme en temps réel, comme si nous observions la terre depuis l’espace. Il va sans dire que la procédure prend du temps. Une telle respiration rappelle d’emblée que le cours précipité des événements médiatisés fait perdre le sens des fondamentaux existentiels. 

Petit à petit, une douce rengaine tropicale se fait entendre, évoquant la Brésil façon carte postale, monte en puissance comme le Boléro  de Ravel, mais de façon presque imperceptible, dans une boucle sans cesse répétée. Le programme de salle explique qu’il s’agit d’un enregistrement fait lors de « la manifestation des indigènes à Brasilia en août 2021 pour la reconnaissance de leurs terres ancestrales en péril. » Sa lente montée en puissance, à peine perceptible, tout au long du spectacle renforce paradoxalement son impact. 

Galerie photo © Sammi Landweer

Communauté originelle

Lentement, une sorte d’enchantement, dans le sens d’une magie, s’empare du plateau. Un envoutement, comme une transe. Les danseurs semblent se transformer en esprits sensuels ou grimaçants, en animaux ou en sirène. Malgré ces métamorphoses, chaque interprète se donne dans une sincérité absolue, celle de la psyché autant que celle de la peau, jusqu’à ce que les corps et les tissus se mélangent, formant une sorte de terreau originel, pastoral et idyllique, un îlot de couleur et de vie au centre du plateau, dans un espace noir. Ce qui est tout à l’image de notre planète…

La sincérité absolue des interprètes n’a rien de surprenant chez Lia Rodrigues, au vu de la série de pièces récemment créées dans un espace partagé comme Pindorama ou Pororoca, où la rencontre entre les interprètes et le public était quasiment cutanée. Ce qui est différent ici, la configuration frontale tenant le public à distance et on peut le regretter, ayant à l’esprit les expériences immersives, face à cette pièce particulièrement festive. Mais l’enthousiasme et la chaleur de ce ballet amazonien passent la rampe, créant un vrai appel, un lieu sacré, une représentation d’une communauté originelle et universelle, en un mot : enchantée. Mais les pièces de Lia Rodrigues sont ainsi faites que les soucis les plus pesants ne font qu’enrichir la joie de vivre, comme si elle était elle-même une « encantada ». 

Thomas Hahn

Vu le 1er décembre 2021, Chaillot Théâtre National de la Danse

Direction artistique Lia Rodrigues

Dansé et créé en étroite collaboration avec Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Da Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier, Joana Lima, David Abreu, Matheus Macena, Tiago Oliveira, Raquel Alexandre

Assistante à la création, Amalia Lima
Dramaturgie, Silvia Soter
Collaboration artistique et images, Sammi Landweer
Création lumières, Nicolas Boudier

Bande sonore et mixage, Alexandre Seabra (à partir d’extraits de chansons de scène du PEUPLE GUARANI MBYA / Village de Kalipety do T.I. territoire indigène / Tenondé Porã 

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