« En son lieu » de Christian Rizzo

Nous avons découvert ce solo écrit à deux, par le chorégraphe Christian Rizzo et son interprète depuis 2016 Nicolas Fayol, aguerri au hip-hop, au 104, en matinée, dans le cadre de Séquence Danse.

Pour une fois, la note d’intention est explicite sur le processus de création de ce « dialogue qui, depuis le départ, se joue à deux (…) d’abord travaillé en extérieur, au contact des sols accidentés, des bruits, des souffles et des mouvements de la nature (…) à rebours de l’environnement urbain, qui contextualise la danse hip-hop. » Cette variation d’une longueur inhabituelle – de près de cinquante minutes – nous est restituée dans ce qu’il est convenu d’appeler la « boîte noire » du théâtre, en l’occurrence la salle 11 du deuxième étage, côté cour de l’Horloge.

L’intention de l’auteur, qui était au départ de « condenser les espaces extérieurs et intérieurs » a-t-elle, pour autant été réalisée ? Cela n’est pas évident pour le vulgum pecus que nous sommes, la danse restant pure, abstraite, polysémique, malgré quelques pistes narratives, quelques compléments sonores, des addenda décoratifs, le clair-obscur dominant et la répétition d’effets atmosphériques, pour ne pas dire nébuleux. La tonalité funèbre d’emblée est donnée avec le danseur immobile, dos au public, chargé d’une brassée de fleurs qu’il dépose sur le lino virginal, côté jardin, près d’une cruche d’argile avant de se coucher ventre à terre comme blessé ou, par avance, harassé. 

La gageure étant ici, non vraiment de « condenser les espaces » mais, au contraire, de dilater le temps. D’étirer le solo sans donner l’impression de tirer à la ligne. Une routine de break durant cinq minutes au maximum, il peut sembler a priori présomptueux de la distendre dix fois plus que nécessaire. La danse risquant alors de virer au théâtre. Le savoir-faire de Rizzo ne faisant aucun doute, nombre de micro-événements, de trouvailles scénographiques, de tâches à accomplir rythment l’écoulement, de sorte qu’on ne sente pas le temps passer. La lumière est finement dosée, les teintes parfois osées – on pense ici aux ombres vertes projetées par un des caissons fixés aux cintres –, des gags sonores sont dispensés – cf. le son hic et nunc de clarines prolongé au moyen du playback –, autant d’artifices pouvant amuser la galerie tout en rappelant la nature, le réel.

Nicolas Fayol fait le reste. Il contourne une kyrielle de tripodes métalliques bornant le plateau, que, par la suite, il ne cessera de délocaliser, sans qu’on sache trop pourquoi, faisant œuvre sculptée. L’accumulation de ces grands trépieds pour photographes qui peu à peu envahissent le ring peuvent rappeler La Bataille de San Romano de Paolo Uccello. Ils ajoutent de la confusion, une sensation sinon de chaos du moins de désolation à la solitude du guerrier après la bataille. Fayol invente sa gestuelle, une nouvelle façon de marcher, de progresser, d’évoluer à base de reptations, de changements de direction, d’absolus relâchements et de crispations soudaines. Des pas qui semblent venus de la planète Mars : toujours en apesanteur.

Ses enchaînements inédits multiplient à l’infini les points d’appui et renouvellent une discipline qu’on pensait balisée. Nous avons droit, en prime, à deux cerises sur le gâteau, sous forme de solos dans le solo, particulièrement virtuoses et véloces qui, si besoin était, rompent le train-train. La danse hip-hop à un tel degré de stylisation vaut le déplacement.

Nicolas Villodre

Vu le 19 mars 2021 au 104, dans le cadre du festival Séquence Danse.

La pièce sera égaement présentée lors de la 41e édition du Festival Montpellier Danse du 23 juin au16 juillet 2021.

Catégories: 

Add new comment