Disparition de Raimund Hoghe

Nous avons l’immense tristesse d’apprendre la mort de Raimund Hoghe décédé dans la nuit du 13 mai 2021.

Raimund Hoghe, danseur et chorégraphe allemand, a fait de sa différence une force et de sa mise en scène, un art de questionner ses semblables. Depuis, ses productions ont tourné dans le monde entier. De la phrase de Pier Paolo Pasolini « jeter son corps dans la bataille » il a fait sa devise et a exposé inlassablement son corps déformé par une bosse dans ses spectacles, obligeant le regard du public à se réajuster à cet a-normal.

« La beauté des gens n'a rien à voir avec le Beau idéal, ni les critères de la publicité. Il s'agit d'être clair vis à vis de soi, de ce que l'on désire faire, de reconnaître sa voie et de foncer. »

Raimund Hoghe mettait en scène des rituels enfantins et magiques, liturgiques et mystérieux, à partir de chansons éculées, d’objets usuels ou faussement exotiques comme cet éventail rouge qu’il faisait surgir dans Another Dream tandis que Marylin chante « Happy Birthday Mr. President ». Ça devait faire rire et ça ravage le cœur. Le spectacle est ailleurs. Lui, il est là. « Je me souviens », disait-il, tandis que de pièce en pièce, il nous suspendait à l’invisible en exposant son dos difforme, en ramenant les morts sur le plateau, en faisant de sa présence une métaphore de l’Histoire et de lui-même une arme de combat, contre la bêtise, l’intolérance, l’oubli. C’est en ce sens qu’il faut entendre la fameuse phrase de Pasolini qu’il cite volontiers «  Jeter son corps dans la bataille ». Avec sa bosse et ces 1,52m, il incarne ce que l’on préfère cacher et taire. Le corps vulnérable, travaillé par la vie ou par l’inconscient, « Voir sur la scène des corps qui s'éloignent de la norme est important - non seulement du point de vue de l'histoire, mais aussi du point de vue de l'évolution actuelle qui tend à rabaisser le statut de l'homme à celui d'artefacts ou d'objets design. »

Loin de toute exhibition qui serait complaisante, son apparition sur scène est tout autant un manifeste pour que des corps différents, non formatés, dansent, que le récit d’un allemand dont le corps est tout entier cicatrice de la guerre ou d'un enfant abandonné par son père qui rêvait de devenir danseur et reste étonné d’être là.
La mort rôde dans l’ombre de chaque spectacle de Raimund Hoghe. Elle s’immisce dans une obscurité propice qui baigne les pièces de cet artiste à part, toujours vêtu de noir.

Cette fois, elle est arrivée comme par surprise, l’endormant définitivement dans son sommeil.

Le point de départ de la carrière de Raimund Hoghe, né en 1949 à Wuppertal, n’est pas sa biographie mais celle des autres. Il commence sa vie professionnelle comme journaliste, en brossant des portraits de marginaux et de personnalités du monde des arts pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit, tels que Peter Handke, Bruno Ganz ou Gret Palucca, des chanteurs comme Rex Gildo ou Freddy Quinn, mais également une dame des lavabos, un sans-abri, un jeune malade anonyme en phase terminale du sida... Il écrit également des critiques, des reportages, des essais sur toutes les disciplines artistiques qu’il illustre souvent avec ses propres photos.

En 1979, il écrit un texte sur Pina Bausch pour la célèbre revue de théâtre allemande Theater Heute. À la suite de cette rencontre, Raimund Hoghe deviendra pendant dix ans, de 1979 à 1989 le dramaturge permanent du Tanztheater de Wuppertal que dirige la grande dame de la danse contemporaine mondiale. À son côté, la danse devient sa vie. Il apprend à construire des dramaturgies chorégraphiques à partir des matériaux rassemblés par les danseurs à la demande de Pina Bausch. À créer du sens à partir de leurs mouvements personnels, à insérer les interprètes dans les scénographies somptueuses de Peter Pabst. Leur premier travail en commun se fera pour 1980 – Une pièce de Pina Bausch (1980) et s’achève avec le film, La Plainte de l’impératrice (1989) entretemps, il aura été partie prenante de ses plus grandes œuvres, Nelken, Ahnen, Sur la montagne on entendit un hurlement...

Dès son départ, en 1989, il crée sa première pièce personnelle avec le danseur et chorégraphe Mark Scieczkarek, Forbidden Fruit, suivent Vento pour Ricardo Bittencourt (1990) et Verdi Prati pour Rodolpho Leoni (1992) avec à la scénographie Luca Giacomo Schulte. Ce dernier deviendra le collaborateur le plus important de Raimund Hoghe et deviendra son dramaturge et son collaborateur artistique à partir de 1999.

Mais c’est en 1994, avec Meinwärts (Vers moi-même) que Raimund Hoghe signe son premier solo au titre emblématique, livrant pour la première fois son esthétique si personnelle. Meinwärts, est une sorte de rituel funèbre qui part de la figure du ténor juif allemand Josef Schmidt, poursuivi par les nazis, mort dans un camp d'internement en Suisse en 1942 à l'âge de 38 ans. Josef Schmidt mesurait 1,54 m, comme Raimund. La première image de ce spectacle marque l’œuvre qui va suivre : Raimund Hoghe, nu, dos au public, exposant aux yeux de tous sa bosse, devant un trapèze inatteignable. La scène reste indélébile.

Cette œuvre est le premier volet d’une trilogie qui comprend également Chambre séparée (1997), consacrée à l’après-guerre en Allemagne et Another Dream (2000), évocation de l’effervescence des années 1960. Dans cette dernière pièce particulièrement, la matière première de la dramaturgie est créée par des chansons et par la répétition de la phrase « Je me souviens » pour évoquer des fragments de l’Histoire. C’est ainsi que Raimund donne corps aux meurtres de Kennedy ou de Martin Luther King, revit son émotion face aux films américains de son enfance, ou restitue l’ambiguïté de l’époque. Par ailleurs, il utilise dans ses pièces des objets et des matières qu’il manie sur scène comme un maître de cérémonie étrange qui choisit chaque geste avec le plus grand soin. Éventails, feuilles de papier blanc, mouchoirs, bâtonnets d’encens ou photographies deviennent alors les signes de sa cosmogonie singulière à la beauté sépulcrale.

En 1997, il revient sur son autobiographie avec un film, Der Buckel (La Bosse), réalisé pour la chaîne allemande WDR.

Dans Lettere amorose (1999), Raimund Hoghe évoque le sort des étrangers et des réfugiés, à partir de lettres d’amour ou d’anecdotes du quotidien, dans lesquelles l’horreur surgit sans crier gare. Le réel ultra-subjectif d’un homme devient ici proposition de lecture d’une histoire commune.

Corollairement à ses compositions de solos, Raimund Hoghe exploite peu à peu une autre veine, moins dramatique, voire drôlatique comme pour Dialogue avec Charlotte puis s’ouvre à des pièces de groupe. Notamment avec Young People, Old Voices (2002), qui réunit sur scène une troupe d’adolescents et Raimund Hoghe, sur des airs de Ferré, Dalida, ou Judy Garland, accomplissant des rites. Une nouvelle version avec des jeunes portugais sera présentée lors de l’édition 40 bis du festival Montpellier Danse en octobre 2021.

À partir de ce chef-d’œuvre, Raimund Hoghe alternera régulièrement des solos écrits pour lui-même (36, avenue Georges Mandel), ou pour d’autres (mais dans lesquels il apparaît :, Le Sacre – Rite of Spring avec Lorenzo de Brabandere, L’Après-midi avec Emmanuel Eggermont, Sans titre avec Faustin Linyekula, Pas de deux avec Takashi Ueno) et des pièces de groupes douce amères, d’une lenteur presque sacrale et d’une habileté  compositionnelle exceptionnelle telles Bolero Variations, Swan Lake. 4 acts, Si je meurs laissez le balcon ouvert (une œuvre en mémoire de Dominique Bagouet), Cantatas. Quartet, ou La Valse qui faisait surgir comme autant de fantômes, des réfugiés de tous massacres et migrants de toute espèce et de tout temps, rescapés de guerres, de violences, de camps divers et variés autant que peut l’être la cruauté humaine. Façon peut-être de faire entrer l’art chorégraphique au patrimoine mondial de l’humanité.

Très régulièrement invité par Jean-Paul Montanari, directeur de Montpellier Danse qui a coproduit l’essentiel de ses œuvres, et l’a toujours soutenu, il reste l’un des chorégraphes les plus programmés dans ce festival

Le talent de Raimund Hoghe résidait dans sa faculté à tisser tous ces fils jusqu’à les articuler pour faire de son histoire personnelle l’essentiel de l’humanité.

Agnès Izrine

Image de preview : La Valse © Rosa Franck

 

 

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