Disparition de Monet Robier

Tous l’appelaient Monet, comme le peintre ; la légende familiale veut que lorsque Rosella Hightower ressentit les premières contractions, elle regardait des œuvres de ce dernier. Si non è vero… L’Etat civil n’étant guère poète, elle fut enregistrée sous le prénom de Dominique. Robier, comme le peintre, son père. 
 

Monet Robier est décédée le 6 décembre 2020. Elle était née le 18 février 1955 à Kansas City, là même où sa mère s’était formée ; celle-ci voulait cette naissance américaine bien que la carrière de la Hightower fut Européenne et même française depuis déjà longtemps : depuis 1947 quand la danseuse est devenue l’Etoile vedette des Nouveaux Ballets de Monte-Carlo. 

Monet commence ses études de danse à l'âge de 6 ans au Centre international de danse que sa mère a créé en 1961. Elle y étudie avec Arlette Castanier, José Ferran et bien entendu Rosella Hightower. La jeune fille ne revendique aucun passe-droit, mais bon sang ne saurait mentir : en 1972 elle est engagée par Maurice Béjart aux Ballets du XXème siècle. Première création Stimmung, « Pour Béjart, […], un chef-d'œuvre et une date dans l'histoire de l'art contemporain à l'exemple du " Sacre du Printemps " », pas moins, écrit Claude Sarraute dans le Monde le 21 décembre 1972. Cela s’appelle une entrée par la grande porte. La pièce est complexe, nouvelle, possède une charge érotique certaine. Monet assume ; le caractère est bien affirmé. Le Ballet du XXème siècle connaît alors une période faste, de grandes figures comme Suzanne Farrell ou Rita Poelvoorde (pour les danseurs, c’est la grande période de Jorge Donn) s’y confrontent à de grandes pièces comme Pli selon pli (1973), Golestan (1973), ou I trionfi del Petrarca (1974) où Monet interprète Le Jour. Elle va laisser sa marque sur un autre rôle. Le 12 décembre 1975, Béjart crée l’une de ces pièces majeures : Notre Faust, et Monet Robier y campe une Marguerite fragile et d’une présence bouleversante. Elle a vingt ans. Mais elle s’ennuie aussi dans la grande machine qu’est le Ballet. Et elle n’aime pas les pointes qui lui font mal aux pieds…

L’argument est naturellement à prendre au second degré. Monet quitte Béjart parce que la boucle est bouclée. Elle ne se construira pas dans l’ombre de sa mère ce qu’aurait immanquablement provoqué une carrière au sein des Ballets du XXème siècle. Quand elle arrive dans la compagnie, Béjart souhaite la voir changer de nom : Monet Hightower, cela aurait sonné aux oreilles des amateurs du monde entier. Jean Robier s’y résout, mais Monet – pas même dix-sept ans – refuse. Elle sera elle-même, pas la fille de Rosella. 

C’est pourtant à Cannes que Monet rentre après son parcours béjartien. Elle crée le spectacle Comédie musicale pour l’école tout en donnant des ateliers chorégraphiques aux supérieurs.  Mais pas question de s’y installer durablement. A Bruxelles, chez Béjart, Monet a croisé quelques jeunes artistes. Il y a une certaine Maguy Marin et aussi un danseur passé par l’enseignement de Rosella et avec lequel Monet a sympathisé : Dominique Bagouet. Le contact est repris après un spectacle au festival d’Aix et le chorégraphe alors en pleine ascension fait appel à sa « copine » de chez Béjart. Fin 1978, Monet arrive dans la compagnie et rapidement reprend les pièces du répertoire  (Chanson de Nuit,1976, pièce qui a remporté le concours de Bagnolet ; Ribatz, Ribatz même année) et s’investit dans les créations. Lors de la recréation de Voyage Organisé (1980), elle campe la mère de la mariée au côté de Philippe Cohen, et comme pour tous ses rôles, sa présence scénique et sa puissance théâtrale s’imposent.

Pour la création de Scène Rouge (1980), Dominique Bagouet a décidé de développer un trio de garçons. Monet reste donc chez elle et s’y morfond quelque peu quand, au bout de quelques jours, le chorégraphe l’appelle au secours ! Il ne s’en sort pas et Monet débarque avec une vigueur toute personnelle et embarque tout le monde dans une création qu’elle fait aboutir. Car outre cette théâtralité – Monet regretta toujours de ne s’être pas engagé dans le théâtre –  elle dégageait une vitalité qui électrisait les œuvres auxquelles elle participa comme les cours qu’elle donnait. 

La vie montpelliéraine la lasse et Remi Nicolas, le designer lumière des pièces de Bagouet et compagnon de Monet vient d’obtenir une bourse pour les Etats-Unis. Le couple part pour New York et l’aventure de Monet avec Dominique Bagouet s’arrête là. 

Dans la Grosse Pomme, Monet Robier se nourrit auprès de Peter Goss, Maguy Blake, Andy De Groat, Lar Lubovitch et Alwin Nicolaïs, mais ne participe à aucune création ; puis elle revient et ouvre un nouveau chapitre. 

Monet Robier rejoint Régine Chopinot. Elle participe à la création de Délices (1983). Rémi Nicolas signe la scénographie et dans la distribution, on note la présence d’un certain Philippe Decouflé. Elle va accompagner le parcours de Régine Chopinot jusqu’en 1990 : Via (1984), Rossignol (1985), Le Défilé (1985). Elle joue dans Jump (1984), film de danse-gag de cabaret réalisé par Charles Atlas, chorégraphié par Decouflé et dont le générique rassemble une quinzaine des plus dingues des danseurs de l’époque (Boivin et Marcia Barcellos, etc. C’est Karl Biscuit qui compose la bande son)… 

Monet Robier va suivre Régine Chopinot jusqu’à La Rochelle où la compagnie s’installe dans un CCN prestigieux tout en collaborant avec les autres planètes de cette galaxie créative. Elle fait partie du très déjanté A la Rochelle, il n’y a pas que des Pucelles (1986). La même année elle joue dans le tout aussi givré et brillant Caramba (1987), court métrage où se révèle l’univers baroquissime de Decouflé. Elle participe à plusieurs performances de Dominique Boivin qui se plaît à ne la faire pas danser… Mais apparaître, soudain dans un placard où elle était restée immobile et invisible pendant trois quarts d’heure. Elle confiait avoir adoré cette tension de l’attente et la décharge d’intensité qu’elle provoquait. 

En 1988, nait Yulia, sa fille, et Monet reprend sa collaboration avec Régine Chopinot pour ANA (1990) vaste pièce inspirée du jeu d’échec et abandonne le plateau peu à peu. 

Maîtresse de ballet au Lyon opéra ballet que dirige Yorgos Loukos, intervenante au Conservatoire National Supérieur de Danse de Lyon que dirige Philippe Cohen, multipliant les ateliers et les cours (au CNDC d’Angers par exemple), Monet reste également en contact avec l’école de Cannes.

C’est là qu’en 1995 elle vient s’installer. Elle enseigne et assume la responsabilité pédagogique pour la section danse contemporaine. Elle s’engage également dans la mise en place du Jeune Ballet International dont elle est responsable artistique. Elle y chorégraphie Big Ben. Sans avoir jamais voulu dirigé l’école fondée par sa mère, Monet Robier y était profondément attachée. A partir de 1997, elle y enseigne la danse contemporaine de manière permanente. Elle est également responsable de ces fameux ateliers chorégraphiques du jeudi soir que les étudiants attendent avec un mélange de jubilation et d’inquiétude, ne sachant jamais à l’avance ce qu’elle aura inventé ! Une création en une minute tout pile, une improvisation sur le mot « pigeon »…

Et il fallait que la proposition témoigne d’un investissement sans faille car le passage « en solo » devant toute la classe pouvait s’accompagner de remarques cinglantes. Mais cette exigence toute d’énergie pousse les étudiants. « Monet adorait ceux qui “en voulaient“ ; pas forcément ceux qui avaient le plus de facilité » raconte un de ses anciens élèves, ce qui la rapproche des convictions de Rosella…

En 1998, l’opéra de Strasbourg monte Hary-janos de Zoltan Kodaly. Monet y chorégraphie les danses et croise un grand acteur hongrois, Frigyes Funtek, qui tient le rôle du conteur. Ces deux-là vont s’épauler jusqu’à la fin. 

En 2002, Monet perd son père auquel elle était très attachée. Puis, en 2008, sa mère qui souffrait depuis plusieurs années d’une maladie d’Alzheimer. Elle enseignait toujours, marquant toutes les promotions d’élèves qui passèrent par Cannes, mais se retire en 2015. Depuis plusieurs années déjà une maladie orpheline lui avait fait perdre le contrôle de ce corps virtuose dont elle n’a jamais voulu faire une fin. 

La disparition de Monet Robier a profondément touché le monde de la danse : sa personnalité extrêmement vive, son énergie en avait fait un point de repère pour toutes les jeunes générations de danseurs, mais son parcours, farouchement indépendant, à mi-chemin des grands noms (par sa mère) et de l’avant-garde de son époque qu’elle marqua de sa présence fut également une référence. 

Un hommage lui sera rendu par le Pôle National Supérieur de Danse Rosella Hightower le 12 janvier 2021.

Philippe Verrièle

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