Deux spectacles en ouverture de Montpellier Danse

Corps Extrêmes de Rachid Ouramdane et NECROPOLIS d’Arkadi Zaides ouvraient cette 41édition de Montpellier Danse. Deux spectacles marquants.

Rien de plus éloigné, certainement, que Corps Extrêmes, création de Rachid Ouramdane, et Nécropolis d’Arkadi Zaides, les deux spectacles qui ouvraient cette 41édition de Montpellier Danse, le premier étant on ne peut plus spectaculaire, le second, on ne peut plus intimiste. Pourtant, tous deux se réclament d’une « danse documentaire ». Et, s’il y a bien un élément qui les réunit, par delà leurs différences évidentes, c’est bien l’absence, dans l’un et l’autre spectacle, de ce je-ne-sais-quoi qui, sans verser dans un quelconque descriptif, sous-tend pourtant un discours chorégraphique ou musical d’ailleurs, créant une forme subtile de narrativité abstraite, ici remplacée par un recours à la parole.

Galerie photo © Laurent Philippe 

Corps Extrêmes de Rachid Ouramdane, réunit sur le plateau des acrobates – voltigeurs et porteurs – dont la plupart sont issus du collectif XY qui ont participé à la précédente création qu’Ouramdane avait réalisée pour eux, Möbius, un highliner, Nathan Paulin, aux excursions sur la slackline on ne saurait plus impressionnantes et une grimpeuse suisse championne de l’escalade sportive. Tous sont habités par ce rêve d’Icare que partagent aussi nombre de danseurs. Ensemble ils contemplent un mur d’escalade où est projetée d’abord la performance de Nathan Paulin 1662 mètres à 300 mètres de hauteur dans le Cirque de Navacelles, tandis qu’il surgit sur une slackline qui traverse la scène et que l’on entend en voix off nous expliquer sa démarche : concentration extrême, solitude, impression de liberté, déjouer les pièges du vent. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Bientôt, les acrobates s’élancent en propulsions vertigineuses rattrapées au vol, en élans contrariés, en envolées fascinantes qui toutes, défient la pesanteur. Puis c’est au tour de Nina Caprez d’apparaître sur une vidéo grandiose où elle s’accroche du bout des doigts à une paroi abrupte à souhait, et nous raconte ses sensations qui la poussent à s’aventurer toujours plus haut. Dans ces coulisses de l’exploit, la virtuosité est la loi, et fait frissonner les spectateurs que nous sommes. Reste que, comme dans toutes les performances circassiennes ou extrêmes, une fois accomplies, il faut redescendre. Ce qui coupe le fil que le chorégraphique permettrait de tisser. C’est pourquoi, l’une des plus belles scènes reste celle où les voltigeurs tentent d’atteindre le highliner, ou celle où tous, oubliant leur discipline de départ, s’élancent ensemble vers le mur, dans un emportement commun, laissant entrevoir une perspective sur la solidarité nécessaire à la condition humaine qui lient ces êtres d’exception et nous relient les uns aux autres.

Galerie photo © Laurent Philippe

NECROPOLIS d’Arkadi Zaides, est un choc. Le chorégraphe israélien, né en Biélorussie et récemment émigré en France, nous entraîne à travers le monde, symbolisé par Google Map, à la recherche de cadavres. Ce sont ceux des migrants, morts pour avoir voulu rejoindre l’Europe, noyés, tués en tentant d’échapper à la police des frontières, suicidés pour avoir attendu trop longtemps un visa d’entrée… Ils sont, pour l’instant, 44 764 à être répertoriés par l’association humanitaire United for Intercultural Action. Ils apparaîssent comme des points sur cette carte que manipulent, depuis un ordinateur Arkadi Zaides et Emma Gioia. La plupart d’entre eux sont inconnus et n’ont pas de sépultures. Avec son portable, Arkadi et d’autres bénévoles, ont visité plus de six cents cimetières depuis trois ans afin de retrouver les noms ou même les traces des disparus. Dans une deuxième partie, il rassemble sur une table de légiste, des morceaux d’anatomie corrompus par la mer et par la mort, dont le cadavre reconstitué prend vie grâce à une animation 3D dans une sorte de danse macabre.

Galerie photo © Laurent Philippe

Avec NECROPOLIS, Arkadi Zaides veut constituer un lieu de mémoire gigantesque, un monument fantomatique pour redonner une identité à ces disparus, à ces corps décomposés, qui avant d’être des morts ont été des femmes, des hommes et des enfants dont la tragédie n’est plus qu’un chiffre, des numéros, des cendres dispersées. Comment ne pas penser à la Shoah, lors de laquelle six millions d’individus sont partis en fumée et dont il n’est resté qu’un numéro sur les listes de registres très bien tenus ? « Comment en sommes nous arrivés là » dit en Off, le spectacle. Cette question nous rappelle ce que nous ne voulons pas savoir. A chaque fois.
Bien sûr, comme le dit Arkadi Zaides lui-même, il n’est plus ici « question de danser ». D’ailleurs, il n’est plus question de spectacle non plus, mais bien de documentaire. Et comment pourrait-il en être autrement.
Agnès Izrine
Le 22 juin 2021, Festival Montpellier Danse.

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