« Dansons sur le malheur » de Jérôme Thomas

Des œufs et des boules : un duo jonglé au féminin créé à Dijon au Cirque Lili

« Et si la Terre était un œuf ? » La question s’invite d’emblée sous le chapiteau du Cirque Lili qui, lui, est envahi par toutes sortes d’objets ovalaires, mais reste parfaitement circulaire. Avec le duo jonglé et dansé – puisqu’il faut bien danser sur le malheur, selon le titre – le jonglage prend tout de même une forme nouvelle, comme toujours chez Jérôme Thomas, le fondateur du mouvement du jonglage contemporain et chorégraphié. Jongler avec des œufs ? Mais bien sûr ! On peut jongler avec tout, et un inventeur comme Jérôme Thomas, qui fut le premier à jongler avec des plumes, passe sans problème de la métaphore stellaire des balles à un essai jonglé sur les origines de la vie. 

En creux, Dansons sur le malheur  est un spectacle sur la maternité, interprété par deux danseuses-jongleuses aux airs de jumelles et aux corps de ballerines. Aussi ce duo renverse la donne d’une discipline circassienne qui fait appel à la finesse et la légèreté mais continue à évoluer, on ne sait trop pourquoi, sous dominance masculine. En ouvrant son petit cirque à une jonglerie ovolo-féminine, Jérôme Thomas se positionne, trente ans après la création de son « Atelier de Recherche en Manipulation d’Objets », encore en pionnier qui permet au cirque de changer de regard sur lui-même. 

Ovulation et évolution 

Entourées d’œufs sphériques et décoratifs, Gaëlle Cathelineau et Elena Carretero commencent le spectacle en costumes d’hommes, pour révéler progressivement toute leur féminité, soulignant le désir de faire progresser les codes de la discipline jonglée. Et effectivement, depuis que Jérôme Thomas lança le mouvement de la jonglerie chorégraphique, tout a changé, sous le chapiteau comme dans le monde. Signe du temps: Si Jérôme Thomas a bien été le précurseur du jonglage avec des sachets en plastique, il introduit cette fois des bâches déchirées qui tombent du plafond et se mêlent aux feuilles mortes, sans permettre aux deux complices d’en faire leurs jouets. 

Ensuite, ce duo pose bien sûr l’incontournable question de l’œuf et de la poule, question qui devient ici également celle du chapiteau et du spectacle. Le lieu accouche-t-il de la création ou bien le spectacle transforme-t-il le chapiteau ? Aussi le rond du Cirque Lili devient ici un paysage ovulant où les deux danseuses-jongleuses se transforment temporairement en obstétriciennes, vêtues de combinaisons de protection et agitant leurs pinces.

Malheur maternel

Accessoirement, elles peuvent aussi faire sonner un énorme œuf musical, rempli de tubes métalliques. Il ne leur maque qu’un œuf de Fabergé, mais le cirque est par définition un art populaire, et Dansons sur le malheur  s’adresse à tous, quel que soit leur âge ou leur statut social, avec tout de même un net avantage pour les enfants et leur imaginaire. Mais ils peuvent bien sûr amener leurs parents au spectacle qui le comprendront à un autre niveau. 

Par ailleurs, sur quel malheur dansent-elles ? Malheur très maternel avant tout. Un œuf tombe, s’écrase et se casse au milieu de la scène, et cet œuf-là, c’était un vrai. La perte est immense, la consternation aussi, et le nettoyage du plateau dévient un acte de deuil en hommage à la vie perdue. En y ajoutant la pollution au plastique, on comprend bien que les deux complices de la vie peuvent effectivement avoir les boules. En dansant. Entre les œufs. Mais surtout, en gardant le sourire. 

Thomas Hahn

Spectacle vu le 14 octobre 2021, Dijon, Cirque Lili (implantation au Centre hospitalier de la Chartreuse)

Conception : Jérôme Thomas
Conseillère dramaturgique, textes et voix : Aline Reviriaud
Interprètes : Gaëlle Cathelineau et Elena Carretero
Assistante mise en scène : Léa Leprêtre
Lumières et Régie : Dominique Mercier-Balaz
Costumes : Emmanuelle Grobet
Musique : Jérôme Thomas
Conseiller musical : Gérald Chagnard
Assistant son : Etienne Arnaud

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