« Danser » de Hugo Marchand

Le livre de Hugo Marchand écrit en collaboration avec Caroline de Bodinat, tout d’abord accroche par son titre qui annonce clairement son objet. De même, il faut le reconnaître, que par sa photo de couverture, signée Franck Seguin : un portrait du danseur le torse dénudé comme s’il s’apprêtait à être vacciné. Le jeune homme affronte l’objectif avec mâle assurance et assume d’être admiré en retour de toutes et tous. 

Sans façon, il revient sur son parcours et affiche le mode d’emploi du livre : avec « Caroline de Bodinat, nous avons parlé près de deux ans, une journée par semaine. » La journaliste lui demandant, par exemple : « Parle-moi de cette journée où tu as appris que tu étais engagé dans le ballet. Retrouve tes émotions », tout est remonté à la surface – « la peur, la surprise, le bonheur et les pleurs ». 

Le récit est chronologique, découpé en seize chapitres classés par thèmes, en un long flashback qui va de son entrée au conservatoire de Nantes en 2002 (où il suit les cours de Marie-Élisabeth Demaille), à la conquête du Graal (le titre de danseur étoile, en 2017, sur la scène du Bunka Kaikan de Tokyo), en passant par sa formation à l’école de danse de l'Opéra de Paris, son intégration au corps de ballet de l’Opéra en 2010 et l’obtention d’une médaille de bronze au concours de Varna en 2014.

Malgré quelques maladresses l’ouvrage est intéressant car il décrit de l’intérieur et sans complaisance le fonctionnement de l’Opéra et le métier de danseur au sein de l’académie. Hugo Marchand pratique la gymnastique dans la catégorie pupilles à la Cambronnaise de Saint-Sébastien-sur-Loire, non loin du domicile familial, situé à Vertou, au bord de la Sèvre nantaise. Il pratique plus volontiers les exercices au sol, les saltos, les flips, les pirouettes que le cheval d’arçons, les barres parallèles, les agrès – par la suite, on apprend qu’il n’aime pas trop les pompes. Comme dans le cas de Sylvie Guillem, la gym le mène donc à la danse. Il s’initie auprès de Mme Rouleau. Ses parents et son grand frère encouragent sa vocation. Son instituteur, M. Legrand, le laisse partir avant la fin du cours pour qu’il ne rate pas le bus pour le Conservatoire. L’inscription via internet au stage obligatoire d’un an susceptible d’ouvrir les portes de l’école de danse de l’opéra exige des « critères morphologiques de sélection » (âge, poids, taille) difficiles à réunir sinon en arrondissant les données. La convocation à ce premier examen requiert un collant à pieds, un T-shirt blanc, des chaussons et une « trousse » – euphémisme qui désigne une coquille de protection intime assurant « un maintien indispensable pendant les sauts et entrechats. » L’ambiance à l’intérieur de l’école n’est pas particulièrement chaleureuse : « Les élèves que nous croisons nous toisent. » Le premier jour, après avoir demandé aux postulants de « débuter par un dégagé à la seconde, jambe sur le côté, pied tendu », les examinateurs jaugent leur souplesse, leur poids, la longueur des jambes, des bras, du cou. Arabesque et, enfin, grand plié servant à « évaluer la longueur des tendons d’Achille. » 

Son admission comme « grand stagiaire » à l’âge de 13 ans implique son départ du foyer – l’exil de Nantes à Nanterre. Hugo Marchand s’autorise alors un oxymore métaphorique à prétention poétique, la rupture représentant pour lui par « une mélancolie du futur. » Le quotidien de l’école est détaillé par le menu, si l’on peut dire : « Le petit déjeuner est le seul moment de la journée où nous sommes autorisés à manger ce que l’on veut. Nous pouvons apporter nos céréales, du Nutella, des gâteaux. » La scolarité jusqu’en terminale a lieu le matin. La cantine a depuis trente ans pour chef cuisinier Robert. Le premier cours de danse débute à 13h30. Après un rite de passage où il subit un ostracisme de groupe, le danseur se lie avec son condisciple Germain Louvet. Tandis qu’à l’extérieur de l’école, les élèves se font traiter de « tapettes » par les petits loubards nanterrois briseurs de vitres, à l’intérieur, se pose aussi de manière insistante et récurrente la question de l’homosexualité – propre, sinon à la danse, du moins au confinement, à la vie en vase clos, en communauté, en pensionnat. Malgré sa taille de basketteur, notre héros fait des complexes par rapport à son physique qu’il juge trop rond, d’autant que ses bulletins lui rappellent qu’il « doit s’affiner, allonger ses muscles, travailler en longueur. » La discipline règne. On pense au sketch de Coluche sur la police : « au bout de 30 avertissements, on peut avoir un blâme ! Et au bout de 30 blâmes, on passe devant un conseil de discipline et on peut être dégradé. » La première année, le jeune Hugo est convoqué au bureau de la dirlo où il écope d’une « réprimande de niveau 3. » 

Le thème de l’attente se conjugue avec celui des remplacements que tout débutant doit pouvoir effectuer au pied levé. La défection d’un danseur de grande taille permet au stagiaire de participer au Défilé du ballet de l’opéra et de « figurer dans le tableau final » près des danseurs l’ayant fait rêver. Le long apprentissage lui permet de se familiariser avec la technique du ballet, avec les adages, les pas de deux, les portés, les notions de contre-forces, la coordination. Au concours de fin d’année, il se retrouve deuxième, derrière Germain Louvet – ce ne sera pas la dernière fois. La question du perfectionnement infini du danseur trouve une réponse dans les cours particuliers, quasiment imposés, qui permettent sans doute aussi aux vétérans, retraités ou préretraités d’arrondir leur fin de mois.

La rémunération du danseur professionnel n’étant plus ce qu’elle était, ne lui permettant pas par exemple de devenir rapidement propriétaire de son logement, il recourt à des « mécènes », à des sponsors, à des marques de luxe pour mettre du beurre dans les épinards d’un régime par ailleurs assez strict. 

Passer à l’échelon supérieur, du statut d’élève à celui de danseur professionnel, devenir quadrille de l’illustre compagnie équivaut à précipiter les quatre années d’école « en trois minutes, deux variations d’une minute et demie. (…) Quatre ans pour une ligne, mon nom sur une feuille. » Comme par hasard, l’angoisse le paralyse ce jour-là : « Nous réagissons comme les animaux flairent le danger. La traque est scénique. » À cet instant, la traque devient trac. « Engagé. Troisième place. Je suis quadrille. » Son coach félicite le garçon en citant presque mot à mot le tune écrit jadis par Jean-Jacques Debout pour un fameux chanteur yéyé : « Maintenant, tout va commencer. » Hugo Marchand définit exactement le rôle des quadrilles : « ils sont la narration des productions, constituent la trame de l’histoire, la chevillent. Ils rythment l’atmosphère, expriment le sous-texte. » Ils interviennent en cas de blessure à n’importe quel moment du ballet et doivent donc connaître chaque rôle par cœur au cas où. Agon de Balanchine pour le danseur signifie… agonie, tant ce ballet sur la musique de Stravinsky est « difficile à compter. » L’essentiel de la journée, le quadrille la passe en coulisses ou en studio à « prendre des notes, à observer. » Le matin est consacré aux cours et commence à la barre, où il est d’usage de céder sa place à un danseur plus âgé, le cas échéant. 

L’après-midi, aux répétitions. Les rôles, au début, peuvent paraître ingrats, comme celui de Minos dans le Phèdre revu et corrigé par Lifar : « Durée du rôle : quarante-cinq secondes. Je dois descendre, m’approcher de Phèdre qui est morte, faire un geste pour constater les dégâts (…) J’ai près d’une heure de maquillage, j’apparais le crâne chauve. On me visse une sorte de bonnet de piscine couleur chair sur la tête, le visage ripoliné de blanc, les yeux charbon, je porte un costume noir, une cape. Je ressemble à une chauve-souris… » Après un an de redoublement, le danseur accède au stade de coryphée à l’âge de 20 ans ; il contracte un emprunt qui le force à économiser ; il emménage dans un nouvel appartement et se fixe un objectif : celui de passer le concours de Varna, « les jeux olympiques de la danse. » 

Le chapitre consacré à Varna, intitulé « Éloge de l’ennui » est le plus réjouissant du livre, à la fois ironique et réaliste. Dans cette station balnéaire bulgare, comme à Moscou, « les spectateurs connaissent les variations classiques par cœur. (…) L’applaudimètre est infaillible. » Il faut, selon lui, « se vendre au premier tour, sans non plus placer ses meilleures variations, aller crescendo. » La compétition se déroule en juillet 2014, en fin d’après-midi, compte tenu de la canicule le reste de la journée, dans un théâtre de verdure, sur un plancher en bois renfermant « des pièges partout. » Dès qu’il pleut, la scène est flambée pour sécher plus vite. Le danseur risque l’insolation en répétant La Sylphide au milieu de la journée en plein cagnard avec, comme il se doit, kilt en laine et chaussettes jusqu’aux genoux. Le soir, « les manèges et flonflons d’une fête foraine s’immiscent entre Glazounov et Tchaïkovski. » Les menus sont truffés de feuilles de brick, de soupe de tripes, de choux fourrés de viande hachée et de riz. (…) Nous finissons par nous nourrir de barres chocolatées. » Le jury, présidé par Vladimir Vassiliev, lui décernera une médaille de bronze à lui comme à son ami Jérémy-Loup Quer.

Cette année est faste puisque Benjamin Millepied, le nouveau directeur de la danse de l’Opéra de Paris, le distribue sans tenir compte ni de l’étiquette ni de la hiérarchie bureaucratique propre au Palais Garnier. La deuxième partie du récit est moins trépidante, qui rappelle son entente idéale avec l’étoile Dorothée Gilbert, détaille le parcours de l’interprète jusqu’au sommet et analyse les rôles du point de vue technique sans jamais se poser vraiment de questions esthétiques. Il peut paraître surprenant qu’un virtuose de l’opéra découvre la danse contemporaine, celle qui se pratique pieds nus, aussi tardivement.

Nicolas Villodre

Hugo Marchand, Danser, Paris, Arthaud, 2021, 224 p., 19,90 €

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