Danse et cirque au Théâtre National de Nice : défier les genres

Angelin Preljocaj, Peeping Tom, Jérôme Bel… et le cirque : Au TNN, une histoire se construit au-delà des mots, mais pas sans eux. 

La saison 21/22 du Théâtre National de Nice fait la part belle à la danse et au cirque, et c’est une belle nouvelle, d’autant plus que les propositions affichent une vitalité énorme, en circulant entre les genres. Chaque fois, les frontières tombent, pour dégager la vue vers un monde plus ouvert.

Muriel Mayette-Holtz qui dirigeait la Comédie-Française de 2006 à 2014 et assure la direction du Théâtre National de Nice (TNN) depuis 2019, ouvre la nouvelle saison avec La Chute des anges de Raphaëlle Boitelune réflexion circassienne sur un monde qui est en danger de se transformer en dystopie. Et Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj, deuxième spectacle de la saison, se penche sur la même question, mais naturellement d’une manière plus narrative et avec des références très concrètes vis-à-vis de la violence qui irrigue nos sociétés. 

En quelque sorte, les anges de Boitel chutent et se transforment en cygnes, tombant dans un lac qui est empoisonné par des projets industriels contrôlés par la mafia. « Évoquer le futur pour parler d’aujourd’hui », propose Raphaëlle Boitel. Parler d’aujourd’hui pour sauver l’avenir, pourrait abonder Angelin Preljocaj.On peut certes encore classifier son Lac des cygnes, « revisité avec exigence et talent » selon Isabelle Calabre [lire sa critique], comme spectacle de danse. Mais la création vidéo se taille une belle place et la dimension théâtrale apapraît dans un style plus contemporain et plus concret que jamais, depuis que les chorégraphes actuels se penchent sur l’histoire imaginée par Vladimir Begitchev. 

Quant au cirque actuel, il est quasiment né (il y a quarante ans) par la rencontre entre acrobatie, danse, théâtre et arts plastiques. Raphaëlle Boitel se revendique de cette transdisciplinarité autant que Joris Frigerio qui précise à propos de son spectacle TAF [Tout À Faire] : « J’ai eu envie de m'intéresser au monde du travail, plus particulièrement à notre rapport au travail, notre rapport intime, en interrogeant et filmant sans a priori des spécialistes, des salariés, des indépendants. Pour donner un nouvel éclairage à la partition filmée, je m'entoure de cinq jeunes circassiens pluriels et talentueux. Ils sont la lumière qui peut jaillir du gris de nos existences. » 

Et puis, le TNN accueillera la troupe bruxelloise de Peeping Tom. Dans Kind (enfant), Gabriela Carrizo et Franck Chartier mélangent comme à leur habitude danse et théâtre, avec quelques surprises d’effets spéciaux. A moins que ce soit une façon de mettre du cinéma sur un plateau car en effet, La Libre Belgique avance : « On se croirait chez Lynch, Buñuel ou Burton » alors qu’Agnès Izrine salue spécialement le chant lyrique et le « talent d’Euridike De Beul qui nous débite sans sourcillier le Liebestod wagnérien sur son petit vélo » [lire sa critique]. 

Dans la série de spectacles qui traversent les frontières des genres, il faut bien sûr inclure la recréation du sublime Trézène mélodies de Cécile Garcia Fogel, où Phèdre de Racine est chanté avec passion et liberté. Il s’agit d’un récital (avec guitare électrique live) qui a reçu le prix de la critique pour la révélation théâtrale, il y a un quart de siècle. Pour l’avoir vu à l’époque, il faut se réjouir de cette résurrection, et s’incliner…

On se réjouit tout autant de la collaboration renouvelée entre le TNN et le Festival de Danse de Cannes (dirigé par Brigitte Lefèvre), pour une soirée spéciale qui vaut le détour (via Antibes, par préférence) parce qu’on y retrouve Jérôme Bel avec Isadora Duncan, entre spectacle conférence et envolées sublimes d’Elisabeth Schwartz. Où l’on comprend pourquoi la danse de la Duncan était tellement bouleversante. Soirée partagée avec le fascinant Attitudes habillées [Le Quatuor] de Balkis Moutashar, une étude chorégraphique aux confins des arts plastiques, car consacrée à l’histoire du vêtement féminin et de son empreinte sur les corps : corsets, faux-culs en métal, coiffes…

Danser Canal Historique : Comme tout le secteur du spectacle vivant, le Théâtre National de Nice a traversé une longe période de fermeture en raison de la pandémie. Comment avez-vous vécu les épisodes de confinement ?

Muriel Mayette-Holtz : Le temps de confinement, on en a profité pour beaucoup travailler entre nous, puisqu'on a la chance d'avoir une troupe permanente composée d’Augustin Bouchacourt, Ahmed Fattat, Jonathan Gensburger, Frédéric de Goldfiem, Pauline Huriet, Thibaut Kuttler, Ève Pereur et François Barucco. On a ainsi pu répéter plusieurs pièces en « préparation » du déconfinement : il y a eu un Feydeau - Chat en Poche  - qu'on a présenté cet été au Festival de Ramatuelle (et qui sera à l'affiche du TNN en Décembre) et un Marivaux - L'Ecole des mères  - qu'on a « tourné » en région cet été avec la Métropole de Nice, et le Feuilleton Goldoni  avec lequel on a rouvert la saison en Mai et qui est maintenant à La Scala à Paris avant de continuer sa tournée à Toulouse, Toulon, Liège, Aix et Marseille.

DCH : En plus, il y a eu l’épisode de l’occupation par les intermittents et précaires, partout en France, qui ont occupé une centaine de lieux de culture. Le TNN n’y a pas échappé. 

Muriel Mayette-Holtz : Pour la période d'occupation, c'était compliqué parce que très vite c'est devenu un mouvement « multibranche », c'est à dire que le sujet n'était pas uniquement autour de l'intermittence et du travail des intermittents. Donc c'est un sujet qui nous « dépassait » un peu mais nous avons quand même réussi à cohabiter dans la sérénité, et à ouvrir les portes le jour où ça a été possible.

DCH : De quelles manières avez-vous pu croiser les univers du cirque et de la danse avant votre nomination au TNN ?

Muriel Mayette-Holtz : D'abord j'ai eu la chance - quand j'étais au Conservatoire - de travailler avec une chorégraphe et danseuse qui s'appelle Michelle Nadal, et j'étais extrêmement assidue à ses cours, qui avaient lieu tous les matins. Avec elle j'ai eu la chance de pratiquer des styles de danse très différents, que ce soit danse de salon, danse classique, danse contemporaine ... et l'expression corporelle aussi, notamment avec Caroline Marcadé. J'ai donc eu une pratique à peu près quotidienne pendant plusieurs années. Et après comme spectatrice, parce que c'est un art majeur qui a cette chance  –  par rapport au théâtre  – d'être un peu plus libre dans ses distributions d'artistes, de danseurs, parce qu'ils n'ont pas tout à fait le même problème dramaturgique que lorsque nous abordons un texte où tout fait sens.

DCH : De quelles manières, à quels endroits êtes-vous touchée par les écritures et les univers de la danse et du cirque ?

Muriel Mayette-Holtz : Peu importe le « registre », car dès qu'une écriture est forte et singulière, elle est bouleversante. Il faut qu'elle dérange, qu'elle déplace les lignes. Il y a une puissance dans la chorégraphie  –  mais avec les circassiens aussi qui se sont beaucoup déployés vers les acteurs  –  qui prend de plus en plus d'importance sur nos plateaux. Ils ont plus de libertés, ils sont plus précurseurs, souvent, qu'au théâtre, et cela me semblait fondamental qu'à Nice on puisse avoir ces rendez-vous, qui n'ont pas d'espace dédié aujourd'hui.

DCH : Comment le public du TNN réagit-il aux propositions chorégraphiques et circassiennes ?

Muriel Mayette-Holtz : Extrêmement bien, et d'une certaine façon c'est même plus facile que le théâtre. D'abord parce qu'il y a du spectaculaire, mais aussi parce qu'émotionnellement, on n'a pas la barrière du « Pourvu que je comprenne ». Comme tu sais que c'est un langage sur lequel tu n'as pas de clés « rationnelles », c'est d'une certaine façon beaucoup plus facile de convaincre un public qui ne vient pas souvent voir du spectacle vivant  pour ces rendez-vous là.

DCH : Comment s’est créée la relation avec le festival de danse de Cannes ?

Muriel Mayette-Holtz : Naturellement, d'autant que je suis très amie avec Brigitte Lefèvre, et donc on a continué une collaboration qu'on avait déjà entamée depuis plusieurs années. Et comme Cannes est une ville voisine de Nice, ça paraissait évident et naturel de travailler ensemble. D'autant que lorsque je suis arrivée, la relation entre le Festival et le TNN existait déjà, et que j'ai essayé de ne rien perturber de ce qui marchait.

DCH : Un petit regard personnel sur les spectacles de danse et de cirque que vous avez choisis pour cette saison ?

Muriel Mayette-Holtz : J'ai voulu mettre en avant des artistes que j'admire. Angelin Preljocaj est un chorégraphe exceptionnel, qui n'a jamais peur de revisiter le grand répertoire, et Raphaëlle Boitel est une immense écrivaine de spectacles. Avec La Chute des Anges, elle nous fait ressentir la poésie de l'équilibre. J'ai avant tout choisi mes coups de cœur, et je voulais partager avec le public ceux qui m'ont passionné et par lesquels j'ai été émue. La compagnie d'Angelin est aussi un peu « voisine », et avec Aix on s'inscrit en cela parfaitement dans le projet « d'Europe de la Méditerranée » que je mets en place au TNN. C'est le cas également pour T.A.F et Joris Frigerio. Nous le suivons, lui et sa compagnie, depuis sa première création, et son dernier spectacle est une réflexion  –  via le prisme de la pratique circassienne  –  sur notre rapport au travail. Voilà un sujet particulièrement pertinent en cette période. Enfin avec le Peeping Tom on est dans une pratique plus hybride, danse et cirque confondus, mais eux aussi se « déploient » vers une narration théâtrale, un mélange de solfèges au service d'une histoire parfois surnaturelle. Avec eux et elles, on a également essayé de respecter la parité, car pour moi c'est très important dans une programmation d'avoir autant de femmes que d'hommes. Et ce sera le cas pour la soirée consacrée au Festival de Danse de Cannes, où l'on retrouvera Jérôme Bel et Balkis Moutashar, qui chacun à sa manière mettront en avant de grandes figures de Femme

 

DCH : La mairie de Nice a annoncé un projet de réaménagement urbain qui, s’il est réalisé dans sa forme originelle, inclurait la démolition du bâtiment actuel du TNN. Y a-t-il des nouvelles fraîches que vous pouvez nous confier, concernant ce projet et le relogement du TNN ?

Muriel Mayette-Holtz : En ce qui concerne la démolition, il faut s'adresser plutôt à la mairie de Nice parce que c'est elle qui a les calendriers, et que c'est son choix. En ce qui concerne la construction je suis sur le sujet avec eux, main dans la main, et ce sont de très beaux projets. Nous allons ouvrir la Salle des Franciscains fin avril, qui est une ancienne église du XIIIe siècle en plein cœur du vieux Nice. Nous aurons également un théâtre éphémère, et le maire est extrêmement attentif à ce que cette période de transition  –  qui n'est jamais confortable  –  soit l'occasion : 1) d'avoir du « mieux » , 2) de doter le TNN de scènes et « d'instruments », le temps de s'installer dans ces nouvelles salles, et 3) pour moi de faire du porte-à-porte en quelque sorte, c'est-à-dire, être sur le terrain et aller dans des quartiers de Nice auxquels on ne s'adresse pas habituellement.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Théâtre national de Nice 

 La Chute des Anges : 15 au 17 septembre au TNN

Image de preview - La Chute des Anges - Raphaëlle Boitel © Sofian Ridel

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