Chrystel Guillebeaud : Sa vie chez Pina (et au-delà !)

Danseuse, chorégraphe et pédagogue, Chrystel Guillebeaud a dansé pendant près de vingt ans au sein du Wuppertal Tanztheater de Pina Bausch. Portrait. 

D’elle, on remarque d’abord la silhouette fine et longue. Une grande taille qui l’a notamment empêchée d’incarner l’Elue, dans le Sacre du printemps de Pina Bausch. « Pour ce rôle, Pina ne voulait que des danseuses petites », explique-t-elle, sans se départir de son sourire chaleureux. Car en la matière, Chrystel Guillebeaud a eu la chance d’interpréter de nombreux autres rôles dans les pièces de la chorégraphe. Sa « vie chez Pina » commence en 1995 lorsque, jeune danseuse de 24 ans, elle auditionne au Wuppertal Tanztheater, alors simple étape parmi d’autres d’un « cycle de marathon d’auditions » dans toute l’Europe : « J’y suis allée sans attendre vraiment quoi que ce soit », se souvient-elle, « je pensais que j’étais trop jeune et que mon CV n’était pas assez fourni. Je cherchais un nouvel ancrage après plusieurs expériences dans diverses compagnies. » Jusqu’à cette date, en effet, son parcours est éclectique, à l’image d’une formation à la fois poussée et ouverte : classique de haut niveau, auprès de professeurs aussi réputés que Daniel Franck, Michaël Denard et Gilbert Mayer, tous trois enseignants à l’Opéra de Paris ; sessions de modern jazz avec l’un des pionniers du genre, Raza Hammadi ; cours de danse contemporaine, de taï chi, études de violon, de chant et même d’arts décoratifs…

Galerie photo © Stéphane Bellocq

Un profil complet qui dès ses premiers pas de professionnelle, lui a ouvert en 1988 les portes de la compagnie de Philippe Découflé, puis de Maryse Delente au sein de laquelle elle dansera… Le Sacre du printemps ! Elle retrouvera le monument du répertoire quelques années plus tard dans la version de Maurice Béjart, pour une reprise de rôle à l’occasion de la tournée parisienne du Béjart Ballet Lausanne. Pour l’heure, elle passe avec succès l’audition de Wuppertal : entraînement classique, classe de répertoire, entretien, et se rend compte au passage qu’elle aimerait vraiment rejoindre cette compagnie si prestigieuse. Surprise - et talent -, la voici engagée. Pendant cinq ans, elle sera l’une des permanentes de la troupe, dansant aux côtés des pionniers Dominique Mercy ou Jo-Ann Endicott, et participant à plusieurs créations dont Le Laveur de vitres ou Masurca Fogo. Elle continuera ensuite, jusqu’en 2013, à danser régulièrement lors des tournées notamment dans le fameux Sacre, et apparaît en 2011 dans le film iconique Pina de Wim Wenders.

Entre temps, elle a fondé avec le danseur Chun-Hsien Wu - issu du Cloud Gate Dance Theater et rencontré lors d’un festival organisé à Wuppertal par Pina - la compagnie Double C dont ils sont l’un et l’autre interprètes et chorégraphes. Elle enchaîne ensuite sur un parcours de chorégraphe indépendante couronné en 2006 du prix Eduard von der Heydt, et se mue en parallèle en enseignante auprès de danseurs et de comédiens. Toujours basée en Allemagne, à Wuppertal, elle collabore désormais avec plusieurs théâtres régionaux. 

Galerie photo © Olivier Houeix

De ses années Pina, elle retient précisément ce compagnonnage intime avec l’art théâtral, elle qui venait d’un milieu et d’un pays (la France) plus attaché à la forme pure qu’à l’expression sensible. Au plan gestuel, elle a également développé durant toutes ces années « le lyrisme du torse » et le travail des bras, dont l’amplitude permet de traduire toutes les nuances poétiques d’une situation ou d’un personnage.

Les fameuses questions posées par Pina à ses danseurs pour préparer ses créations lui ont aussi permis de mieux connaître son propre langage : « J’ai découvert que le travail sur la forme pouvait révéler une émotion, grâce à la force de l’interprétation et à la présence du danseur ». Elle utilise régulièrement cette expérience précieuse dans son travail de pédagogue, avec des compagnies de danse comme avec des metteurs en scène. Et a mis à profit la richesse de son parcours artistique dans une pièce témoignage, un solo à la fois léger et grave sur la mort « comme Le Sacre » - décidément !, présenté le 15 septembre dernier au Colisée à Biarritz dans le cadre du festival Le Temps d’Aimer la danse. Son titre ? Ton fémur chante. Tout un programme !...

Isabelle Calabre

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