Carolyn Carlson à Chaillot : Création mondiale de « The Tree »

Un hommage subtil à la nature, en harmonie avec Gao Xinjian et Gaston Bachelard. Un spectacle plus qu’essentiel !

Chez Carolyn Carlson, les choses sont simples : Après un demi-siècle de vie en France, avec d’innombrables créations à son actif (la liste approche des 200), elle n’a plus de comptes à rendre à personne. A jamais la Blue Lady de la danse, elle est libre comme le vent. Elle l’était déjà à l’Opéra de Paris, quand elle contribua à transformer l’idée même de la création chorégraphique. Dans chacune de ses grandes créations, la présence scénique des interprètes paraît aujourd’hui infusée de l’âme de la chorégraphe-poète visuelle. Laquelle n’a donc plus rien à prouver mais beaucoup à donner, à son public comme aux générations futures. 

Avec The Tree, elle rend subtilement hommage à la nature, à laquelle elle est liée depuis son enfance en Californie, entre la côte du Pacifique, le Clear Lake et les forêts. De plus en plus, elle en fait le sujet de ses créations, le plus explicitement dans Seeds  [lire notre critique], sa pièce tous publics. Aujourd’hui elle crée The Tree, qu’elle veut « une réflexion poétique sur l’humanité et la nature, au bord du naufrage », autrement dit, « une manifestation d’amour puissante et vitale à une nature au bord de l’effondrement ». Elle s’adresse donc aux générations qui ont mis la nature dans son piètre état actuel. Mais Carlson ne se transforme pas en activiste à la ville, sa vocation reste d’être poète à la scène. 

Esprit d’Asie

Si on veut aborder The Tree comme un acte militant, il faut aller chercher les signes un par un : ici un homme qui porte deux troncs d’arbres sur son épaule, en fond de scène, là quelques costumes de femmes à allure végétale et autres harmonies visuelles entre la lune et les humains. Au fond, le message se niche dans l’ambiance, et un arbre symbolique suffit pour évoquer la forêt meurtrie. Les toiles de fond, peintes ou photographiées en noir et blanc (des arbres qui semblent se dérober au regard), sont signées Gao Xinjian. Logique. Le prix Nobel de littérature partage avec Carolyn Carlson l’amour du pinceau en second art, et on sait l’intérêt de la chorégraphe-calligraphe pour l’Asie et le bouddhisme, penchant qui pourtant ne s’était jamais exprimé de façon aussi palpable qu’ici, dans la danse même. 

Aussi, quand elle parle nature, Carlson se dispense de toute redite didactique, préférant l’envol vers les sphères bucoliques de souvenirs lointains, de rêves et d’harmonie. L’échappée n’est pas gagnée d’avance. Au début, un homme s’époumone au mégaphone, mais son cri muet se perd dans la nature. Les corps et le monde sont en perte d’équilibre et la sourcière tourne en rond, alors que les hommes chassent les femmes aux sons de chevaux et de calèches pour imposer leur règne, jusqu’à ce que les elfes, tout de blanc vêtues et suspendues par leurs propres cheveux, se sacrifient pour guider la communauté vers une réconciliation générale, un jardin humain dont toute violence est absente, même dans l’idée. 

Galerie photo © Laurent Philippe 

Oiseau de feu et résurrection

Bien sûr, Gaston Bachelard n’est pas étranger à un tel scénario. The Tree  est tributaire de Fragments d’une poétique du feu comme Now l’était de La poétique de l'espace  ou Pneuma  de L’Air et les songes. Aussi est-ce ici non le Phénix mais l’humanité et la nature qui renaissent de leurs cendres, à l’instar du manuscrit fragmentaire de Bachelard (qui s’éteint en 1962), publication posthume parue en 1988. A partir de cette résurrection littéraire, la nouvelle pièce de Carlson est donc portée par un esprit optimiste, sachant que toute vie (re)naît des cendres, dans un cycle éternel. 

Aussi, The Tree n’impose rien, mais propose son ombrage apaisant, tel un abri où se ressourcer, une séance de thérapie pour un monde stressé jusqu’à la moelle, un acte de résistance à l’accélération compulsive et à la pulsion autodestructrice de l’humanité. On flaire dans cette succession de tableaux oniriques l’esprit surréel de feu Philippe Genty et une féminité où se rencontrent l’instabilité moléculaire des Sylphides et la sensualité rebelle d’une Pina Bausch. Il y a tant de la flamme carlsonienne en chacune de ces femmes, si élancées et à la chevelure abondante, qu’on s’étonne aux saluts de voir la chorégraphe les surplomber d’une tête. Définitivement, Carlson a tout d’un arbre : la couronne, les racines, la sagesse, la longévité et la fragilité. 

Thomas Hahn

Vu le 19 mai 2021

Chaillot, Théâtre National de la Danse

Chorégraphie et scénographie : Carolyn Carlson

Assistante chorégraphique : Colette Malye

Interprètes : Constantine Baecher, Chinatsu Kosakatani, Juha Marsalo, Céline Maufroid, Riccardo Meneghini, Isida  Micani, Yutaka Nakata, Sara Orselli, Sara Simeoni

Musiques : Aleksi Aubry-Carlson, René Aubry, Maarja Nuut, K. Friedrich Abel

Création lumière : Rémi Nicolas, assisté de Guillaume Bonneau

Peintures projetées : Gao Xingjian

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