« Blow The Bloody Doors Off » de Catherine Diverrès

Le titre, en anglais, est polysémique, qui dénote l’énervement ou une certaine contrariété face à un accès barré : « laissez tomber ces maudites portes », « lâchez une caisse sur ces satanées portes », « pétez-moi ces foutues portes », etc. Mais, après tout, comme disait le poète, « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Et que la pièce commence.

Catherine Diverrès n’est d’ailleurs pas du genre à enfoncer des portes ouvertes. Sa rigueur proverbiale la pousse depuis longtemps déjà à explorer l’art qui est le sien en tous recoins et sens, quitte à faire fi parfois de la notion de déceptivité. Ici, on peut dire qu’on est déçu en bien. Sa troupe de huit mercenaires – disons d’intermittents du spectacle – connaît bien son métier, se donne à fond quatre-vingts minutes durant. À force, elle a appris de la chorégraphe et du travail de et sur la répétition, à varier les angles d’attaque, les entrées et les sorties ; à graduer les accents, les montées, les rinforzandos ; à changer, littéralement, de vitesse ; à alterner courses déchevelées, manèges faussement inordonnés, immobilité, silence gestuel.

Galerie photo © Laurent Philippe

Cette diversité résonne avec le patronyme de l’auteure, recourt peu à l’artifice, emprunte à peine à d’autres disciplines – au théâtre, à l’acrobatie, au récit –, ne compte que sur ses propres forces – le cas échéant, sur ses faiblesses aussi. Pour la forme, un ou deux trucs de jongle : la carafe pleine d’eau envoyée valser d’un bout à l’autre du plateau, comme jadis, chez Vandekeybus, un œuf cru ; un mini-ballet de chaises Terek inaugurant et bouclant le show ; une danse de couple séparé par un miroir semi-translucide renvoyant à l’alter ego sa propre image...

S’ajoute, tel un bonus inespéré, la présence hyper-agissante, proactive, d’un orchestre scindé en deux blocs se faisant face, distribués, l’un, côté jardin, l’autre, à cour, pas du tout enfossés mais bel et bien sur scène, mis en valeur comme les danseurs eux-mêmes. Selon nous, la création musicale de Jean-Luc Guionnet est pour beaucoup dans la réussite de la pièce.

Galerie photo © Laurent Philippe

L’ampleur de la B.O. créée, pour bonne partie improvisée live, n’est pas due qu’au volume sonore dispensé par Kenan Trevian. L’esprit rock l’emporte sur toute autre ligne musicale attendue d’un orchestre de chambre formé par un septuor d’interprètes de haut vol – on échappe ainsi, fort heureusement, au néoclassicisme façon Groupe des Six, à l’atonalisme ou au trop sérieux sérialisme.

La scénographie minimaliste de Laurent Peduzzi, une immense toile anthracite lacérée façon tableau de Lucio Fontana, qui au final s’anime de signes fantomatiques et d’effets tachistes colorés, les lumières sombres voulues par la chorégraphe et les aréoles produites par trois ensembles de projecteurs plongeants, signées Marie-Christine Soma et Fabien Bossard, les costumes contemporains designés par Cidalia da Costa, tous ces éléments contribuent également au succès de l’entreprise.

Nicolas Villodre

Vu le 13 mars 2019 salle Jean Vilar, à Chaillot.

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