« Ainsi sois moi » d’Olivier de Sagazan

Ce Ainsi sois moi d’Olivier de Sagazan relève de la catégorie de l’objet scénique totalement non identifiable ! Inclassable, dérangeant, mal fichu, impressionnant, brouillon, incorrect : plus qu’une pièce, un truc à voir, un voyage à faire, voire un risque à prendre. 

Le cas de figure est improbable, rendant l’analyse beaucoup plus complexe que l’appréhension. Car voici la première pièce d’un -jeune- chorégraphe de soixante ans, totalement méconnu du monde chorégraphique hexagonal mais suffisamment mondialement connu pour s’être produit sur scène plus d’une centaine de fois (et participé à plusieurs films ou shows aux partenaires notables qui vont de Mylène Farmer à Wayne Mc Gregor), étranger à la danse mais allant travailler sous la houlette de Wim Vandekeybus… Ainsi sois moi défie donc les catégories et les grilles d’analyses. 

Prenons les choses à leurs débuts. Cela commence en 2001, quand pour répondre à une crise créatrice, le sculpteur-peintre Olivier de Sagazan invente une performance, baptisée Transfiguration. Cette très impressionnante opération de surmoulage du visage avec de l’argile, durant laquelle un « salarie men », en apnée, se transforme en fétiche, étoupe pour cheveux et nudité comprise, va faire le tour du monde et a déjà été « représentée » des centaines (littéralement) de fois. Évidemment, cela pose la question de la nature de cette proposition : une performance aussi fréquemment présentée ne devient-elle pas un solo ? A ceux qui doute de la virtuosité de la chose, je propose de se fourrer de l’argile dans le nez autant que dans les yeux et de tenir sur scène même trois minutes comme cela sans perdre le public. 

On mesure la prouesse (autre sens du mot performance) des interprètes qui ont rejoint l’aventure et qui sont danseurs, mais pas tous. Cela commence par une descente du plateau, dans une course quasi sur place effectuée à l’unisson par les six participants. Vociférant, se frappant, s’étreignant, mais toujours seuls, ils soulèvent dans cet effort un nuage de poussière blanchâtre. Une femme, Janus bifront en robe de mariée se tord les bras à jardin, au centre un couple à peine distinct semble s’embrasser. La janusienne perd son second visage, le couple n’avait qu’une tête qui se divise, un corps en tombe au sol. Au bruit, il n’était pas vivant. Mais deux petits hommes d’affaire surviennent qui marchent en agitant leur attaché-case, visage couvert d’argile.

Puis un politicien en vient à grommeler son discours sous le masque, quatre femmes nues se façonnent un phallus à l’entrecuisse et se l’arrachent, on dissèque une femme et l’infirmière en conclut que « les morts sont des lâches. Ils ne se tiennent pas. » On vêt la morte que la respiration des autres ranime. Et tous repartent en courant. Cela va souvent trop vite, cela possède toujours une puissance visuelle rare et singulièrement quand Olivier de Sagazan lui-même officie (ainsi la scène du politicien, très proche de la performance initiale).

Alors pourquoi demander à d’autres de venir interpréter et multiplier ce que le performeur fait puissamment vivre en solo ? « J’ai été au cours de ces dernières années amené à faire de nombreux workshops où je devais initier une quinzaine de danseurs ou acteurs à ce travail de masque à base d’argile. Voir ainsi ces corps, de l’extérieur, déformés par l’argile, évoluer dans l’espace était pour moi fascinant. L’effet de groupe ainsi que leur manière instinctive de bouger, donnaient à ces corps masqué une étrangeté et une force que je n’imaginais pas. Très vite, j’y ai vu des embryons de tableaux impressionnants et au fur et à mesure du temps, il m’est apparu évident que j’avais quelque chose à faire ici, comme un peintre avec ses couleurs et ses brosses. Peindre avec des corps qui sont recouverts de boue et qui ont des allures de sculptures » répondait Olivier de Sagazan.

Ainsi, s’il est beaucoup plus facile et convainquant de recevoir cette pièce que de l’analyser, c’est parce qu’élaborée par un artiste à l’univers visuel particulièrement fort, elle recèle d’étonnant moments à la puissance plastique irréfutable, nourris de trente ans d’expérience et de maîtres comme Rustin (1928-2013) ou Veličković (1935-2019), excusez du peu… Mais d’un jeune chorégraphe cependant, découvrant son terrain d’expression et, à ce titre, maladroit dans les transitions et réticent à ôter quelques images puissantes mais qui ralentissent, allongent inutilement ou alourdissent le propos. Ce sont défauts de débutant qui n’enlève rien à la force d’une expérience chorégraphique qui ne ressemble à pas grand-chose de ce que l’on a déjà vu : un mix de butho, de May B (1981) avec du Kantor et un passage par le terrible Enfers Carnaval (1999) de Rabeux. Cela vaut le coup de faire l’expérience. 

Philippe  Verrièle

Vu à Brest, le 4 mars, Théâtre Mac Orlan, dans le cadre du festival DansFabrik

Chorégraphe : Olivier de Sagazan

Interprètes : Leïla Ka, Alexandre Fandard, Elé Madell, Shirley Nicolas, Stéphanie Sant, Olivier de Sagazan

Représentations de Ainsi sois moi :

TB2 Tanneurs-Brigittines à Bruxelles les 11 ; 12 et 13 juin 2020

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